Tunis Hebdo du 16 mai 2005
Les dits du lundi
«Pour vivre heureux, vivons imbéciles!»
Après le florilège de chroniques parues dans Tunis-Hebdo et éditées
en cinq volumes par Apollonia, Tahar Fazaâ sest enfin décidé
à écrire un roman. Je dirai plutôt (la rétractation
simposant delle-même) quil sest décidé
à en publier un, parce que des romans, il y en avait pas mal qui planaient
sur les chroniques.
«Le journal dun imbécile heureux» est donc le premier
roman édité de Tahar Fazaâ. Nul dépaysement,
cest puisé dans la même veine que les autres écrits.
Cest une méga-chronique qui allie non seulement les techniques
romanesques, qui nont plus de secret pour lauteur, mais aussi toutes
les ressources de lhumour dans ses gammes les plus larges et les plus
dépouillées et auxquelles les lecteurs de Fazaâ sont désormais
habitués.
Ceci dit, ne croyez pas que ce roman est une chronique délayée
dans une pagination plus étoffée, loin de là, chaque page
est truffée de jeux de mots, de saillies, de sarcasme et dhumour
qui est oscille du cynisme au noir. En fait, si la chronique dans le genre
de Tahar Fazaâ est un exercice difficile, ce qui encore plus difficile
cest davoir maintenu la même facture que celle des récits
qui se limitaient avant à quelques pages.
Chronique de longue haleine, «Le journal dun imbécile heureux»
raconte litinéraire dun petit employé dont la longévité
à la fonction était au départ aussi précaire que
celle dun stylo à bille dans un service détat civil,
mais qui réalisa, dès le premier jour, toute létendue
de son ingénieuse imbécillité. Il la mit à profit
pour se frayer un chemin dans la faune des prédateurs de la sphère
bureaucratico-affairiste, en se gardant toutefois daccéder à
un poste où il perdrait «sa liberté».
«Je préfère de loin être un imbécile heureux
quun grand commis malheureux», se plaît-il à dire.
Ce héros sappelle Lazhar Farhat. Certains y trouveront une sorte
de palindrome du nom de Tahar Fazaâ (lisez-le de droite à gauche).
Evidemment, ce nest pas fortuit, Tahar Fazaâ nest pas un imbécile,
alors là pas le moins du monde. Il fait ce choix non pas quil sidentifie
à son héros mais parce que lartifice suppose quil
introspecte les moindres replis de cette caste si singulière, mais combien
familière de notre société.
Un bon imbécile, semble dire le roman, est celui qui est aussi confortablement
installé dans sa flagornerie quun moine tibétain dans sa
méditation.
Ce roman est tellement agréable à lire que lon narrive
pas à en décoller les yeux. A ne pas mettre à la portée
des agents de bureaux qui roupillent dans un petit coin ou les secrétaires
qui écossent des petits pois entre deux coups de fil.
«Le journal dun imbécile heureux» de Tahar Fazaâ,
192 pages, Appolina éditions, Tunis 2004.
I.B.H