LA TRAVERSEE DES ALPES 

 

 (Image 1 : Hannibal et son armée traversant les Alpes. William M. Turner, 1812)
 Aucune prouesse de l'Antiquité n'a fait couler plus d'encre que la traversée des Alpes par Hannibal: dès le lendemain de l'événement les historiens commençaient à la relater. Tite-Live (XXI, 38, 6) signale les plusieurs variantes; un demi siècle plus tard, Sénèque (Questions Naturelles, III, 6) faisait allusion à ces différentes versions. Et, depuis le début du 16e siècle, la littérature n'a cessé de se nourrir de cette épopée. A la fin du 19e siècle, un spécialiste estimait à plus de trois cents le nombre de livres et d'articles consacrés à la question (C. Chappuis, 1897, p. 355). A la veille de la Première Guerre mondiale, un historien allemand déclarait que, parce qu'il n'avait pas encore cent ans, il n'avait pas encore parcouru toute la bibliographie relative au sujet ! (U. Kahrstedt, 1913, p. 181) Une seconde vie lui serait maintenant nécessaire pour lire tout ce qui a paru depuis. Certes, à maintes reprises, et en particulier vers 400 av. J.-C., quand elles avaient déferlé ensuite jusqu'à Rome, battant les premières pentes du Capitole, les bandes celtes avaient traversé les Alpes. Polybe (III, 48) rappelle ces précédents et, en homme qui a fait lui-même le voyage, il a un peu tendance à le banaliser. Mais qu'ait pu le faire une armée entière, organisée, rassemblant plusieurs dizaines de milliers d'hommes, avec sa cavalerie, son intendance... et ses éléphants, c'était une première. L'exploit égalait ceux d'Alexandre, les éclipsait même, se haussait au niveau mythique des prouesses herculéennes. A partir de la Renaissance, c'est surtout dans le récit livien qu'on l'a retrouvé et qu'on s'est mis à le lire avec passion, à l'orée de cette fameuse « troisième décade » devenue pour des siècles un des livres de chevet des lettrés. Et l'on verra que Tite-Live, d'une manière autrement efficace que le raccourci baroque de Silius Italicus (III, 465-556), a su tirer de cette épopée montagnarde des effets dramatiques qui tiennent le lecteur en haleine, lui font partager les angoisses des compagnons d'Hannibal, leurs émotions intenses et enfin la joie immense d' avoir escaladé un des grands remparts naturels du monde: c'est tout le sens de la courte harangue que, parvenu au sommet du col, le chef carthaginois adressera à ses troupes massées sur un belvédère du haut duquel s'étendait à leurs pieds, à perte de vue, la plaine du Pô tout entière (Tite-Live, XXI, 35, 8-9). Séduit par de telles qualités littéraires, le lecteur, pour peu que le virus de la recherche l'ait habité, a éprouvé la tentation de retrouver sur ces chemins de montagne la trace des soldats carthaginois. Oui, mais dans le même temps, comme on le verra aussi, Tite-Live brouille les pistes à plaisir, « contaminant » au moins deux sources auxquelles il emprunte des sections de route qui appartiennent en fait à des itinéraires différents. Et vouloir reconnaître sur le terrain les accidents qu'il décrit est un leurre auquel il vaut mieux ne pas se laisser prendre. Comme on l'a dit, on trouve partout dans ces reliefs ravins profonds et pentes escarpées, et glissements de terrain qui dénudent la roche en de gigantesques saignées, et partout aussi, au-dessus de deux mille mètres d'altitude, les névés ne sont pas rares au creux des ubacs. Parcourir les Alpes avec son Tite-Live et son Polybe à la main est entreprise encore plus chimérique que de prétendre trouver le vrai site de la bataille d'Alésia en cherchant à faire coincider le texte de César avec une carte d'état-major.
 
(Image 2 : La traversée des Alpes, par A. Charpentier, 1905)
 

  Itinéraire probable d'Hannibal (© Apollonia)