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prouesse de l'Antiquité n'a fait couler plus d'encre que
la traversée des Alpes par Hannibal: dès le lendemain
de l'événement les historiens commençaient
à la relater. Tite-Live (XXI, 38, 6) signale les plusieurs
variantes; un demi siècle plus tard, Sénèque
(Questions Naturelles, III, 6) faisait allusion à ces
différentes versions. Et, depuis le début du 16e
siècle, la littérature n'a cessé de se nourrir
de cette épopée. A la fin du 19e siècle,
un spécialiste estimait à plus de trois cents le
nombre de livres et d'articles consacrés à la question
(C. Chappuis, 1897, p. 355). A la veille de la Première
Guerre mondiale, un historien allemand déclarait que,
parce qu'il n'avait pas encore cent ans, il n'avait pas encore
parcouru toute la bibliographie relative au sujet ! (U. Kahrstedt,
1913, p. 181) Une seconde vie lui serait maintenant nécessaire
pour lire tout ce qui a paru depuis. Certes, à maintes
reprises, et en particulier vers 400 av. J.-C., quand elles avaient
déferlé ensuite jusqu'à Rome, battant les
premières pentes du Capitole, les bandes celtes avaient
traversé les Alpes. Polybe (III, 48) rappelle ces précédents
et, en homme qui a fait lui-même le voyage, il a un peu
tendance à le banaliser. Mais qu'ait pu le faire une armée
entière, organisée, rassemblant plusieurs dizaines
de milliers d'hommes, avec sa cavalerie, son intendance... et
ses éléphants, c'était une première.
L'exploit égalait ceux d'Alexandre, les éclipsait
même, se haussait au niveau mythique des prouesses herculéennes.
A partir de la Renaissance, c'est surtout dans le récit
livien qu'on l'a retrouvé et qu'on s'est mis à
le lire avec passion, à l'orée de cette fameuse
« troisième décade » devenue pour des
siècles un des livres de chevet des lettrés. Et
l'on verra que Tite-Live, d'une manière autrement efficace
que le raccourci baroque de Silius Italicus (III, 465-556), a
su tirer de cette épopée montagnarde des effets
dramatiques qui tiennent le lecteur en haleine, lui font partager
les angoisses des compagnons d'Hannibal, leurs émotions
intenses et enfin la joie immense d' avoir escaladé un
des grands remparts naturels du monde: c'est tout le sens de
la courte harangue que, parvenu au sommet du col, le chef carthaginois
adressera à ses troupes massées sur un belvédère
du haut duquel s'étendait à leurs pieds, à
perte de vue, la plaine du Pô tout entière (Tite-Live,
XXI, 35, 8-9). Séduit par de telles qualités littéraires,
le lecteur, pour peu que le virus de la recherche l'ait habité,
a éprouvé la tentation de retrouver sur ces chemins
de montagne la trace des soldats carthaginois. Oui, mais dans
le même temps, comme on le verra aussi, Tite-Live brouille
les pistes à plaisir, « contaminant » au moins
deux sources auxquelles il emprunte des sections de route qui
appartiennent en fait à des itinéraires différents.
Et vouloir reconnaître sur le terrain les accidents qu'il
décrit est un leurre auquel il vaut mieux ne pas se laisser
prendre. Comme on l'a dit, on trouve partout dans ces reliefs
ravins profonds et pentes escarpées, et glissements de
terrain qui dénudent la roche en de gigantesques saignées,
et partout aussi, au-dessus de deux mille mètres d'altitude,
les névés ne sont pas rares au creux des ubacs.
Parcourir les Alpes avec son Tite-Live et son Polybe à
la main est entreprise encore plus chimérique que de prétendre
trouver le vrai site de la bataille d'Alésia en cherchant
à faire coincider le texte de César avec une carte
d'état-major. |