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2/Aspis, aujourd'hui Kélibia, et Kerkouane 5/Présence carthaginoise au Maroc 6/Présence carthaginoise dans les îles italiennes |
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À partir du VIIe siècle avant J.-C., Carthage assura
en Méditerranée occidentale la pérennité
et la sécurité d'un empire soumis à de lourdes
menaces. Certains États grecs et parfois même de
simples aventuriers tentaient de réduire Carthage et de
la déloger de ses territoires, notamment en Sicile et en
Afrique du nord où elle se maintenait, tantôt par
la force, tantôt par une lente pénétration
pacifique dont les principaux vecteurs étaient le commerce,
la culture, la religion ou le transfert de certaines techniques
telles l'architecture et l'agriculture.
Carthage
a profondément marqué de son empreinte la Tunisie
d'aujourd'hui, qu'il s'agisse des zones côtières
ou de l'intérieur du pays jusqu'au seuil du désert
où l'on a identifié les vestiges d'un mausolée
construit certes à l'époque romaine mais selon des
usages carthaginois; bien que tardif, il était porteur
de vieilles traditions remontant aux origines sémites.
Du côté de l'ouest, les territoires strictement carthaginois
s'étendaient jusqu'à la frontière orientale
des royaumes de Numidie dont l'une des prestigieuses capitales
était Cirta; mais il faut souligner le caractère
mouvant de cette frontière qui dut suivre l'évolution
des rapports entre Carthage et ses voisins.
Pendant fort longtemps, l'État carthaginois ne semble pas
avoir eu de visées sur l'intérieur, se limitant
aux zones côtières où prospéraient
de nombreuses et importantes cités comme la très
vieille Utique, Hippo, l'actuelle ville de Bizerte, Tunès,
aujourd'hui Tunis, Hadrumetum ou plutôt Hadrim, devenue
Sousse depuis la conquête arabo-islamique. Plus au sud,
en suivant la côte orientale, on trouve Ruspina (Monastir),
Leptis (Lemta), Thapsus (Ras Dimass) dans les environs immédiats
de Békalta, Hiboune dans la région de Mahdia (peut-être
faut-il y voir une autre Hippo). Il serait trop long d'égrener
ce superbe chapelet, mais il y a des cités méridionales
dont la célébrité put défier les siècles:
Thaparura (Sfax), Thaenae (Thyna), Tacape (Gabès), Gigthis,
Zitha, dans les environs immédiats de Zarzis, Girba, île
aux nombreux sites carthaginois tels que Meninx, Souk el-Guebli,
Henchir Borgou, etc.
En ce qui concerne le cap Bon, les écrits des auteurs classiques
et les données de l'archéologie témoignent
de la présence de Carthage. Ecoutons Diodore de Sicile
nous décrire la prospérité de cette région,
en 310 avant J.-C., lors de l'invasion d'Agathocle, tyran de Syracuse:
" Agathocle conduisit l'armée à Mégalopolis,
ville carthaginoise. Tout le pays qu'il fallait traverser était
entrecoupé de jardins, de vergers arrosés par de
nombreuses sources et par des canaux. Des maisons de campagne
bien construites et bâties à la chaux bordaient la
route et annonçaient partout la richesse. Les habitations
étaient remplies de tout ce qui contribue aux jouissances
de la vie et qu'une longue paix avait permis aux habitants de
mettre en réserve. Le terrain était planté
de vignes, d'oliviers, et de nombreux arbres fruitiers. Des deux
côtés, la plaine nourrissait des troupeaux de bufs
et de moutons et aux environs des gras pâturages des marais,
on voyait des haras de chevaux. En un mot, dans ces lieux, se
trouvait accumulée cette opulence varice des propriétaires
les plus distingués de Carthage et qui aimaient à
employer leurs richesses aux plaisirs de la vie. " (Diodore
de Sicile, XX, 8, 2-4.)
Au temps de la première guerre romano-carthaginoise (264-24I
avant J.-C.), sous la conduite d'Atilius Regulus, l'armée
romaine traversa les territoires du cap Bon et les ravagea. D'après
Polybe, " les Romains, maîtres d'Aspis, y laissèrent
une garnison pour la ville et sa contrée et envoyèrent
des courriers à Rome pour annoncer ce qui s'était
passé et demander des instructions pour l'avenir et pour
la conduite des opérations. Ensuite, toute l'armée
leva le camp et se mit à ravager le pays, détruisant,
sans rencontrer de résistance, de nombreuses fermes magnifiquement
installées, ramassant une énorme quantité
de bétail et plus de vingt mille esclaves qu'ils emmenèrent
sur leurs vaisseaux. "
Au cours de ces dernières années, des travaux de
prospection entrepris par le Centre d'études phénico-carthaginois
et des Antiquités libyques ont abouti à l'identification
de nombreux sites carthaginois et libyques au cap Bon, tant sur
la côte qu'à l'intérieur de la péninsule.
Parmi les sites les plus récemment identifiés et
dans certains cas fouillés, il y a lieu de mentionner outre
la cité de Kerkouane, Menzel Bouzelfa, Beni Khiar, Menzel
Témine, Korba, l'antique Curubis, et Menzel el-Horr où
nous avons repéré les restes d'une vaste nécropole
carthaginoise presque entièrement rasée par une
carrière de pierre. A El-Haouaria, une mission conjointe
tuniso-italienne a découvert et fouillé les ruines
d'une forteresse et d'un temple dont la couche d'abandon recèle
des traces de présence que l'on peut dater du milieu du
IIe siècle avant J.-C. Aux environs d'EI-Haouaria, en pleine
campagne, des tombes carthaginoises ont été repérées
à la suite de gros travaux agricoles et lors de l'ouverture
d'une carrière. La poursuite de travaux dans ce secteur
sera un apport précieux pour
la connaissance de la vie rurale et de l'exploitation du sol au
temps de Carthage. Sous réserve d'une meilleure instruction
du dossier, nous pensons être là en présence
de quelques tombes carthaginoises isolées, celles sans
doute des grands propriétaires locaux qui, selon les conseils
de Magon l'agronome, devaient vivre dans leurs propriétés
quitte à vendre leur maison en ville. Dans cette région
du cap Bon, deux cités importantes: Aspis et Kerkouane.
Pour
la connaissance de la cité antique de Kélibia (Clupea,
Clipea ou Aspis), nous disposons d'une information relativement
abondante et diversifiée: textes grecs et latins, épigraphie,
vestiges archéologiques relevant de l'architecture religieuse,
funéraire, civile ou militaire (temples, habitations, sièges
d'associations, forteresses, ports, nécropoles). Mais ce
riche dossier n'a pas encore été l'objet d'une instruction
systématique; ses composantes, plus ou moins connues, certes,
demeurent dispersées et d'utilisation difficile. Nombre
de documents restent inédits tant pour la période
romaine que pour la période carthaginoise.
Le dossier archéologique s'est considérablement
enrichi grâce à la découverte d'une vaste
nécropole carthaginoise dont les tombes sont aménagées
au flanc d'une colline gréseuse sise au pied de l'actuel
fort de Kélibia, à quelques mètres de la
mer, non loin de Hammam el-Ghezaz, un bourg de paysans-pêcheurs
où l'on remarque des vestiges d'époque romaine.
L'apport s'est révélé considérable
pour la connaissance de l'histoire d'une cité au cap Bon
et pour celle de la présence carthaginoise dans cette région
d'Afrique du nord, notamment pour la typologie des tombes, leur
aménagement interne et externe, leur décoration
peinte ou sculptée, leur parure épigraphique, les
modes de sépulture, le mobilier et les pratiques funéraires.
Il serait difficile de proposer ici une description détaillée
de toutes les composantes de cette nécropole.
Le matériel recueilli (poterie, amulettes, bijoux, outils,
etc.) se situerait entre la fin du Ve siècle et le milieu
du IIe siècle avant J.-C. Mais rappelons que ce n'est là
qu'un secteur d'une très vaste nécropole en grande
partie détruite par les travaux d'une carrière installée
sans doute depuis l'époque romaine.
En
dégageant la terre arable qui s'est accumulée au
dessus des tombes, on a eu la surprise de découvrir un
ustrinum entouré d'une épaisse couche de cendre
mêlée d'ossements calcinés. À l'extrémité
de la fosse, on a relevé la présence d'un trou où
devait se dresser une stèle. Peut-être s'agissait-il
de prescriptions et de formules rituelles destinées au
public? Sa disparition, cruelle pour la recherche archéologique
et historique, remonterait à l'époque romaine, date
de l'abandon de la nécropole.
Au VIe siècle avant J.-C., Kerkouane était une ville
qui appréciait et importait la céramique grecque
à figures noires: on y a retrouvé des coupes
ioniennes du type B 2 et des nochoés dont l'une raconte
l'aventure d'Ulysse dans la grotte de Polyphème.
La fin de Kerkouane date sans doute du milieu du IIIe siècle
avant J.-C., dans le contexte de la première guerre entre
Rome et Carthage (264-241 avant J.-C.). Les caractéristiques
urbanistiques actuellement visibles de cette cité carthaginoise
se situent donc entre la fin du IVe siècle et le milieu
du IIIe siècle avant J.-C. Peut-être détruite
par les soldats de Regulus, la ville fut ensuite définitivement
abandonnée; sa morphologie est conservée et pour
ainsi dire fossilisée telle qu'elle était à
la veille de sa mort.
A
l'intérieur du pays, la liste des sites carthaginois est
également très longue. Leur identification se réfère
à des vestiges archéologiques ainsi qu'au témoignage
de l'épigraphie. Malgré l'absence d'une prospection
systématique du terrain, on peut penser, sans grand risque
d'erreur, que la ville de Carthage entreprit une politique de
" présence intensive ", surtout à partir
du Ve siècle avant J.-C. Pour certains historiens contemporains,
la bataille d'Himère, en 480 avant J.-C., constitue un
terminus post quem, peut-être l'une des causes de la politique
pour ainsi dire " continentale " adoptée par
l'État carthaginois.
Quelques cités carthaginoises de la Zeugitane semblent
avoir eu une importance exceptionnelle, notamment Thuburbo qui,
après la conquête romaine, fut qualifiée de
" Maius " pour la distinguer d'une autre Thuburbo sise
dans la région de Bizerte et dont le nom actuel est Tébourba.
A quelques lieues de Thuburbo, on trouve une autre cité
carthaginoise dont l'enjeu économique et stratégique
n'avait pas échappé aux Carthaginois; il s'agit
de Zaghouan, l'antique Ziqua ou plutôt Ziquan, un toponyme
dont l'origine libyque paraît certaine. Au crédit
de cette hypothèse, on peut invoquer la terminaison an
si fréquente dans l'onomastique libyque, à la fois
pour les anthroponymes et les toponymes. Pour les Romains, Massinissan
devint
Massinissa et Zaman s'écrivit Zama. Il y a donc tout lieu
de croire que la forme Ziqua succéda à Ziquan qui
n'est guère loin de Zaghouan. Ici, l'arabisation renoue
avec les origines lointaines de l'Afrique. La présence
carthaginoise à Ziquan est attestée par des témoignages
irrécusables; on peut citer les tombes découvertes
à la fin du siècle dernier par G. Hannezo, lieutenant
du IVe tirailleurs; elles se situeraient vers la fin du IIe siècle
avant J.-C. Dans l'une de ces tombes, Hannezo trouva " deux
lampes de type phénicien ". Sur deux autres sépultures
jumelées découvertes en I903 non loin de la porte
romaine, il releva " un des attributs de la déesse
Tanit". Au cours de ces fouilles, on a recueilli des monnaies
carthaginoises et un brûle-parfum.
Si l'on s'enfonce davantage à l'intérieur du pays,
des témoignages historiographiques, archéologiques
ou épigraphiques permettent d'inclure dans le territoire
carthaginois des cités comme Dougga, Sicca, l'actuelle
ville du Kef, Zama dans les environs de Siliana en Tunisie centrale,
Téboursouk et bien d'autres. De là, on se dirige
vers la vallée de la Majradah que Polybe désignait
sous le nom de Macara et que les auteurs latins nommaient Bagrada.
Carthage ne pouvait se désintéresser de ce que les
Anciens appelaient " Grandes Plaines ", celles de Bou-Salem
et Jendouba. Sicca, l'actuelle ville du Kef, appartenait aux Carthaginois;
c'était leur ville-garnison où
des armées pouvaient résider en temps de paix tout
en ayant à charge la surveillance des frontières
du côté des royaumes numides.
Pour contenir les tribus et les ambitions des chefs trop entreprenants,
les Carthaginois, aux dires de Polybe et de Diodore de Sicile,
confièrent à Hannon la tâche de prendre la
cité d'Hécatompylos, l'actuelle ville de Tébessa,
en 247 avant J.-C. Peut-on induire qu'à l'époque
de la première guerre entre Rome et Carthage, les territoires
en deçà de Sicca et d'Hécatompylos appartenaient
à Carthage ? En d'autres termes, Thala, Cillium, Capsa
et leurs territoires respectifs auraient alors été
soumis aux autorités carthaginoises; il en aurait été
de même de Vaga, de Thugga, aujourd'hui Dougga ou Téboursouk
que les textes latins appellent Thubursicum Bure. Dans la plupart
de ces localités, on dispose de témoignages archéologiques
en faveur de la présence de Carthage et de la civilisation
carthaginoise; bien que souvent tardifs, ils viennent corroborer
les données de l'historiographie antique: citons les tombes
libyco-carthaginoises de Vaga, les stèles et les inscriptions
carthaginoises de Dougga, sans oublier le célèbre
mausolée dont l'inscription bilingue, actuellement au British
Museum à Londres, témoigne de la coexistence des
cultures carthaginoise et libyque dans certains milieux à
dominante autochtone.
En Tripolitaine, Sabratha, a et Leptis, fondées peut-être par les Phéniciens, comptaient parmi les grands centres de la civilisation carthaginoise. Les témoignages de l'historiographie sont de plus en plus confortés par des découvertes archéologiques et épigraphiques: à Sabratha, on a identifié un mausolée et les restes d'un tophet avec en particulier une riche collection de stèles votives.
Une
stèle de Ghadamès mérite une mention particulière.
Chronologiquement, elle se situerait entre les Ve et IVe siècles
avant J.-C. Il n'en reste, hélas, qu'un dessin exécuté
au XIXe siècle par H. Duveyrier: la scène représente
deux personnages en adoration devant la divinité.
Cette stèle de Ghadamès témoigne de la présence
de Carthage au Fezzan, ce mystérieux pays des Garamantes
où des symboles religieux et un matériel abondant
ont été retrouvés dans des espaces funéraires
datables sans doute du IIIe siècle avant J.-C.
D'autres sculptures ont été découvertes à
Leptis; il s'agit de statues masculines dont il ne reste que des
fragments, en particulier deux torses et deux têtes sculptés
dans une pierre locale: le calcaire gris de Ras el-Hammam. Ces
personnages de Leptis tiennent le signe dit de Tanit d'une main
qui, plaquée le long du corps, rappelle les modèles
de la sculpture et de la peinture de l'Egypte pharaonique. Le
signe dit de Tanit semble revêtir ici la même signification
que l'ankh égyptien, symbole de vie.
Carthage était donc bien présente en Tripolitaine
et la culture carthaginoise dépassa largement les zones
côtières pour atteindre les profondeurs du Fezzan,
pays des Garamantes qui avaient servi d'intermédiaires
entre le monde carthaginois et les populations d'Afrique noire.
Pour l'État carthaginois, les colonies (emporia) revêtaient,
sur les plans politique, économique et militaire, une importance
considérable; il était prêt à tout
faire et à tout sacrifier pour garantir l'intégrité
de ces territoires. Cyrène eut d'ailleurs maille à
partir avec Carthage et nous devons cette fois à Salluste
un récit semi-légendaire mais non dépourvu
d'une certaine crédibilité. I1 illustre la tension
qui caractérisait les relations entre les deux cités
rivales depuis des générations; il rappelle également
la violence qu'avaient suscitée les contestations de frontières.
Salluste semble l'avoir emprunté aux " Livres carthaginois
". Le récit se réfère donc à
des événements historiques et notamment au conflit
qui opposa Carthage aux ambitions illicites de Cyrène.
Mais dans la mise en forme, les faits sont magnifiés, exaltés
et investis d'une charge affective et émotionnelle si bien
que mythe et histoire finissent par s'y confondre au profit d'une
uvre de haute qualité littéraire ayant pour thèmes
essentiels la patrie et le sacrifice pour la patrie. Ainsi Carthage
put rester présente en Tripolitaine jusqu'à sa disparition
en I46 avant J.-C.
Pour
la période qui correspond à la domination carthaginoise,
les témoignages de l'historiographie classique deviennent
plus clairs et plus crédibles. De grandes cités
apparaissent dans les récits relatifs aux navigations contemporaines
-tel le fameux périple de Scylax que l'on peut dater du
IVe siècle avant J.-C.- et surtout dans les textes qui
concernent les royaumes de Numidie et de Maurétanie ainsi
que leurs rapports avec Carthage ou les autres Etats de la Méditerranée.
Depuis le siècle dernier, les archéologues se sont
intéressés à des vestiges qui se rapportent
soit à la présence phénicienne, soit à
la domination de Carthage, soit encore à la pénétration
de la civilisation carthaginoise dans le monde libyque et en l'occurrence
numide. Outre les découvertes fortuites, des fouilles systématiques
ont été menées à Gouraya, l'antique
Gunugu, à Cirta notamment dans le sanctuaire d'EI-Hofra,
à Iol et à Tipasa et plus à l'ouest à
Siga, Rachgoun, Mersa Medakh, en Andalouse, à Beni Ghénane
et dans d'autres sites le long de la côte et même
à l'intérieur des terres.
Parmi les pièces du dossier, les inscriptions carthaginoises
et néocarthaginoises méritent l'attention; il y
a certes les stèles d'EI-Hofra, vestiges d'un haut lieu
réservé aux principales divinités carthaginoises:
la dame Tanit-Face-de-Baal et le seigneur Baal Hammon. D'autres
inscriptions ont été mises au jour à Iol:
on y a recueilli la fameuse épitaphe de Micipsa. Des dédicaces
néocarthaginoises appartiennent à la cité
d'Hippone. Dans ses Punica, J.-B. Chabot présenta de nombreux
textes carthaginois et néocarthaginois découverts
dans des sites algériens, notamment dans le Constantinois
et non loin de la frontière occidentale de la Tunisie:
des vux, des épitaphes.
Carthage a donc succédé aux Phéniciens en Algérie, pays connu de ces derniers depuis le début de l'âge du fer. Mais les royaumes de Numidie ont hérité des enclaves et des comptoirs carthaginois à une époque difficile à déterminer. Le fait était déjà certain sous le règne de Syphax. Ce changement d'autorité ne se fit pas aux dépens de la civilisation carthaginoise. Bien au contraire. Fort punicisés eux-mêmes, les rois de Numidie ne manquèrent pas d'adopter la langue de Carthage, de battre monnaie avec légendes en langue et en caractères carthaginois. Les institutions elles-mêmes semblent avoir subi l'influence de Carthage: le suffétat fut adopté et sans doute adapté aux besoins des royaumes non sans tenir compte des traditions libyques.
Pour
le Maroc, les principales cités phéniciennes durent
reconnaître la suprématie de Carthage qui, au Ve
siècle, établit de nouvelles colonies sur les côtes
atlantiques, notamment dans le cadre de l'entreprise maritime
confiée au Magonide Hannon qui en donna un récit
pittoresque. Entre autres fondations, il mentionna celle de Thymiatérion,
sans doute sur le site occupé aujourd'hui par la ville
de Méhédia, au nord de Rabat. Cette présence
carthaginoise au Maroc est attestée par les témoignages
indubitables de l'archéologie et de l'épigraphie.
De nombreuses nécropoles ont été identifiées
et fouillées à Tanger, Lixus, Melilla, Tit près
d'EI-Jadida, Azemmour et dans bien d'autres sites qui ont fait
l'objet d'une prospection systématique. Outre leur structure
et leur typologie, les tombes de ces nécropoles taillées,
construites ou encore aménagées dans des grottes
faisant office de mausolées - ont révélé
un matériel riche et abondant: de la poterie ordinaire,
de la céramique de luxe souvent importée de Grèce
ou d'Italie, des bijoux, des amulettes, des scarabées,
autant de pièces pour instruire le dossier de la présence
carthaginoise au Maroc.
Parmi ces tombes, on peut, à titre d'exemples, mentionner
les chambres taillées dans le grès dunaire aux environs
immédiats d'Azemmour, le tumulus de Sidi Slimane ou la
tombe du cap Achakar.
Quelques édifices sacrés de tradition carthaginoise
ont été identifiés sur divers sites marocains,
notamment à Lixus. D'autres temples à Banasa, Sala
et Volubilis, bien que d'époque romaine, portent l'empreinte
de traditions préromaines et en l'occurrence carthaginoises.
Tout près de Tanger, M. Ponsich a découvert un atelier
de céramique avec les restes de nombreux fours dont les
plus anciens pourraient remonter au Ve siècle avant J.-C.
Il s'agirait d'ateliers qui auraient appartenu soit à des
potiers carthaginois, soit à des autochtones punicisés;
ils auraient fonctionné durant plus de trois siècles,
longue période au cours de laquelle des transformations
et des extensions illustrèrent l'évolution des besoins,
des goûts et des techniques. Les cheminées de ces
fours de Kouass s'éteignirent apparemment sous le règne
de Juba II.
La numismatique donne des informations sur la présence
de Carthage au Maroc: de nombreuses villes avaient le droit de
battre monnaie, telles Rusadir, Sala, Tingi, Tamuda, Lixus, Maqom
Shemesh. L'écriture et les thèmes des légendes
gravées sur ces monnaies témoignent de la présence
carthaginoise. Le toponyme Rhysaddir de Pline s'écrit RS'DR
sur les monnaies; en langue carthaginoise, il signifie "
cap Puissant ", et correspond à l'actuel cap des Trois
Fourches. L'iconographie de ces monnaies est également
significative: sur l'avers, une tête imberbe; s'agit-il
d'un prince ou d'une divinité ? Au revers, une abeille
flanquée d'épis. Sur une autre série, l'abeille
se trouve entre une grappe de raisin et un épi de blé.
Serait -ce une allusion aux richesses agricoles de la cité
et de sa chôra? D'ailleurs, le toponyme Melilla semble provenir
du terme latin qui désigne le miel.
Les inscriptions carthaginoises du Maroc avaient depuis longtemps
attiré l'attention des épigraphistes tel Philippe
Berger qui publia dans le Bulletin archéologique du Comité,
en 1892 une étude sur une inscription phénicienne
du IIe siècle avant J.-C. découverte à Lixus.
Volubilis a livré une épigraphe qui mentionne des
suffétes. À Banasa, on a pu déchiffrer des
lettres carthaginoises peintes sur une amphore. Des graffiti nombreux
figurent sur des tessons trouvés à Mogador.
Ras
ed-Drek et Aspis sont situés en face des îles italiennes,
notamment la Sicile, la Sardaigne et Pantelleria. Cette dernière
semble avoir servi d'escale aux Carthaginois qui se rendaient
d'Afrique en Sicile ou vice versa. Les archéologues italiens
y ont trouvé des vestiges carthaginois. Le nom sémitique
de l'île, lisible sur les monnaies et sur une stèle
découverte au tophet de Salammbô, était Yranim.
Cette stèle fut dédiée par Abdsaphon, fils
de Himilk, sans doute l'un des membres de l'assemblée populaire.
Parmi les vestiges archéologiques dégagés
in situ, mentionnons les traces d'une enceinte murale découverte
dès la fin du siècle dernier et datable du Ve siècle
avant J.-C. Elle englobait le site qui, avec l'acropole et l'habitat,
couvrait les deux collines de Santa Teresa et de San Marvo. Reprenant
les recherches sur le terrain, les archéologues italiens
ont repéré les vestiges d'une jetée pour
la protection du port et d'un sanctuaire à Bagno dell'Acqua
réservé au culte d'une divinité guérisseuse
en rapport avec les vertus de l'eau.
Le matériel le plus ancien a été recueilli
dans les tombes; l'une d'elles recelait une amphore corinthienne.
Parmi les objets d'époque carthaginoise découverts
dans l'île, on peut citer un fragment de statuette en terre
cuite, un aryballe corinthien, un lécythe attique et un
vase-biberon datable du IVe siècle avant J.-C.
D'après ce matériel d'importation, la présence
carthaginoise à Pantelleria pourrait remonter au VIe siècle
avant J.-C. La découverte par Paolo Orsi, à la fin
du siècle dernier, d'une tête égyptisante
sculptée dans un grès calcaire (musée de
Palerme), est un élément important pour la connaissance
de la sculpture carthaginoise. Citons également des figurines
de terre cuite qu'un examen récent a permis de situer entre
la fin du VIIe siècle et le début du VIe siècle
avant J.-C.
Si
les Carthaginois semblent avoir occupé Pantelleria surtout
pour son intérêt comme escale et point d'appui entre
les côtes africaines et les îles italiennes, la Sicile,
outre sa valeur stratégique pour la sécurité
"des eaux carthaginoises ", offrait des richesses inestimables,
qu'il s'agisse d'agriculture ou de commerce. La présence
de Carthage y est largement attestée par l'historiographie
antique, l'archéologie et de très nombreux témoignages
épigraphiques. Zone carthaginoise par excellence, les sites
de Panormos - aujourd'hui Palerme-, de Solonte et de Motyé
(Mozia) témoignent de la densité et de la diversité
de cette présence carthaginoise: des structures et un riche
matériel couvrent une longue période allant de l'avènement
de Carthage en Méditerranée occidentale jusqu'à
la fin de la première guerre entre Rome et Carthage. La
Sicile échut aux Romains en vertu du traité que
les Carthaginois durent signer au terme de la guerre, en 24I avant
J.-C.
La culture carthaginoise s'étend d'ailleurs au-delà
de la zone héritée de la haute époque phénicienne;
elle est bien attestée dans la capitale des Élymes,
Éryx, célèbre notamment par le sanctuaire
d'Ashtart dite Érycine.
Profitant de leur victoire sur les Grecs en 409, les Carthaginois
détruisirent Sélinonte et s'y installèrent
jusqu'au milieu du IIIe siècle avant J.-C. Il en reste
des traces importantes: des habitations, des pavements en mosaïque,
des sanctuaires comme celui de Zeus Meilichios, des stèles
et une riche collection de figurines, de scarabées, de
vases en pâte de verre polychrome, etc.
Au terme de cette présentation de la Sicile carthaginoise,
il y a lieu de souligner les origines et les vicissitudes de cette
présence carthaginoise. Certaines fondations remontent
en effet à la très haute époque phénicienne,
sans doute au temps des comptoirs et de la navigation vers Tarshish.
Peut-être faut-il situer leur développement vers
le début du VIIIe siècle avant J.-C., lorsque les
Grecs manifestèrent leur intention de s'installer en Méditerranée
occidentale à côté des Phéniciens,
sinon à leurs dépens. La croissance de Panormos,
de Solonte et de Mozia semble devoir être interprétée
comme une réponse au danger grec. La Sicile, carrefour
maritime entre l'Afrique, la Sardaigne et l'Espagne, facile à
défendre, devait demeurer sous l'influence carthaginoise.
Au VIIe siècle, les Phéniciens n'étant plus
en mesure d'en garantir la protection, Carthage en assuma la responsabilité.
Elle a d'ailleurs enrichi cet héritage par de nouvelles
fondations comme Lilybée, par des conquêtes comme
Sélinonte, mais surtout par la coopération et la
pénétration pacifique notamment auprès des
Élymes.
Dans
cette grande île, la présence phénicienne
remonte au IXe siècle avant J.-C., comme le prouve notamment
la fameuse stèle de Nora. Carthage s'y substitua vraisemblablement
à partir du VIe siècle avant J.-C. L'historiographie
antique évoque une longue période de déstabilisation
provoquée sans doute par des tribus autochtones qui essayèrent
de se dégager de l'emprise étrangère, profitant
des difficultés rencontrées par les cités
phéniciennes à partir du VIe siècle avant
J.-C. C'est une période obscure; les événements
restent peu connus. Mais grâce à Justin, nous savons
que le général Malchus fut à la tête
d'une expédition en Sardaigne avec la mission de la pacifier.
Il situa l'événement au VIe siècle. Pour
Stéphane Gsell, la mission de Malchus devait avoir eu pour
objectifs essentiels de protéger les vieux centres comme
Nora, Tharros, Sulcis, Caralis, où les Phéniciens
étaient déjà installés, et de contenir
les Sardes irréductibles dans les zones montagneuses, de
sorte que les riches terres de l'île vinssent s'ajouter
au domaine carthaginois.
Si Carthage était bien décidée à se
garantir tous les moyens nécessaires à sa présence
en Sardaigne, c'était en raison de la très grande
importance stratégique de l'île. Les Carthaginois
ne pouvaient renoncer à la gigantesque base maritime qu'elle
constituait: elle leur assurait l'hégémonie en Méditerranée
par le contrôle des routes commerciales vers l'ouest et
vers l'est.
À ces mêmes préoccupations répondait
la politique carthaginoise dans l'archipel de Malte. Par sa position
géographique au cur de la Méditerranée, et
par ses havres naturels, Malte -où les Carthaginois se
substituèrent aux Phéniciens entre la fin du VIIe
et le début du VIe siècle avant J.-C.- était
une possession importante.
Pendant des siècles, les Carthaginois restèrent
maîtres de l'île. Les fouilles ont abouti à
la mise au jour de vestiges nombreux et divers. Les deux balustres
épigraphes qui ont fourni à l'abbé J.-B.
Barthélemy la clef de la langue phénicienne méritent
une mention particulière. Leur découverte remonte
au XVIIIe siècle et on les date du IIe siècle avant
J.-C. Sur chacun d'eux, on a reconnu une inscription bilingue:
un texte carthaginois doublé d'une traduction grecque.
D'autres inscriptions carthaginoises et néocarthaginoise
ont été découvertes à Malte et à
Gozzo. Elles comportent de précieuses indications pour
la connaissance de la vie religieuse. Baal y recevait un culte
et l'on y célébrait le sacrifice Molk, caractéristique
du sanctuaire dit tophet De même, la déesse Ashtart
avait un grand temple à Tas-Silg.
De
Malte jusqu'aux rivages de l'Espagne méridionale, les navires
carthaginois pouvaient circuler sans encombre, trouvant appui
et refuge sur les côtes africaines, en Sicile, en Sardaigne
et à Ibiza où les Carthaginois s'installèrent
dès le VIIe siècle. D'après un témoignage
de Diodore, ils y fondèrent une colonie cent soixante ans
après la naissance de Carthage, ce qui correspondrait aux
années 654-653 avant J.-C. Ils durent s'empresser de s'y
installer afin de pouvoir au besoin secourir les cités
phéniciennes.
Attaquée par des Ibères, Gadès fit appel
à Carthage qui lui porta secours et neutralisa le danger.
Mais celle-ci en profita pour imposer son hégémonie,
tout en accordant à Gadès le titre de cité
alliée. Nous devons ce témoignage à Justin.
L'événement aurait eu lieu au VIe siècle,
c'est-à-dire à une époque où la présence
phénicienne dans cet extrême-occident de la Méditerranée
était sérieusement contestée par les Grecs
et en l'occurrence par les Samiens et les Phocéens qui,
dès le VIIe siècle, réussirent à prendre
contact avec le royaume d'Arganthonios. Parmi eux, le Samien Colaeos
qui débarqua dans des conditions mystérieuses, sans
doute en 640 avant J.-C.
La conquête barcide, conçue et dirigée par
Hamilcar Barca, visait à mieux gérer la présence
de Carthage en Espagne, à reconstituer les forces de l'État
et à compenser la perte de la Sicile et de la Sardaigne
au lendemain de la première guerre entre Rome et Carthage
(264-24I avant J.-C.).
Après la mort d`Hamilcar, noyé dans un torrent en
229, son gendre Hasdrubal lui succéda. On lui doit la fondation
de Carthagène en 225. Il y installa son administration
qui devait veiller à l'exploitation des mines et suivre
la politique expansionniste mise en place par son prédécesseur;
ce fut un centre important; il reflétait l'urbanisme de
l'époque et répondait à des objectifs économiques
et militaires en rapport avec le maintien de la présence
carthaginoise en Méditerranée. Carthagène
semble avoir été conçue comme une base maritime
face aux Romains qui, depuis leur conquête de la Sardaigne,
menaçaient les Carthaginois par la voie maritime. Pourtant
Hannibal ne semble pas avoir accordé à la flotte
ni à l'Empire de la mer une très grande attention.
Il n'eut sans doute ni le temps ni les moyens de bâtir une
flotte capable de redonner à Carthage la place qu'elle
avait eue sur mer avant la première guerre romano-carthaginoise
et la paix de Lutatius Catulus, en 24I avant J.-C.
Quand
on parle de l'empire carthaginois, il convient de rappeler les
exploits de la marine carthaginoise dans l'exploration des contrces
africaines et la reconnaissance des côtes de l'Europe. L'historiographie
antique conserve le souvenir de deux expéditions confiées
l'une à Hannon et l'autre à Himilk, deux membres
de la famille des Magonides. Elles eurent lieu au cours du ve
siècle avant J.-C., sans doute au lendemain de la bataille
d'Himère. I1 s'agissait d'explorer des terres inconnues,
d'étudier leurs populations, leurs besoins et surtout les
richesses dont elles regorgeaient. Parmi les objectifs essentiels
de ces entreprises, il y avait la recherche des métaux,
la reconnaissance des marchés et la conquête de nouvelles
terres. Hannon reçut en effet l'ordre de fonder, chemin
faisant, de nouvelles colonies au-delà des Colonnes d'Héraclès,
au-delà de Gadir et de Lixus. C'est ainsi qu'il fonda le
mur Carien, Gutté, Acra, Melitta, Arambys et Cerné,
sur la côte du Maroc atlantique. Mais leur identification
continue, hélas, de résister à toutes les
investigations.
Comme il fallait parvenir à gérer ces territoires,
les Carthaginois laissèrent aux collectivités le
soin de régir leurs affaires internes. Les cités
étaient dotées d'institutions municipales, sans
doute semblables à celles de Carthage: des assemblées,
des suffêtes, etc, sont attestés dans de nombreuses
agglomérations urbaines d'Afrique, de Sicile, de Sardaigne,
de Malte; on en a retrouvé des traces à Ibiza et
ailleurs.
Carthage leur avait parfois octroyé le droit de battre
monnaie, expression d'une autonomie financière dont le
poids continue, hélas, d'échapper à l'appréciation.
Gadès, Ibiza, Palerme, Solonte, Motyé et d'autres
avaient profité de ce droit. Le témoignage de la
numismatique est irrécusable.
Quant aux territoires peuplés d'autochtones, qu'il s'agisse
d'Africains, de Sardes, d'Ibères ou d'autres, Carthage
semble leur avoir laissé la possibilité de s'administrer
selon leurs propres coutumes, tout en créant des provinces
confiées chacune à un gouverneur qui, à la
tête d'une garnison ou plutôt d'une armée,
veillait à la paix, la sécurité et la perception
des impôts.
Pour la protection de ces territoires, elle consentit des efforts
considérables, devant faire face à des révoltes
internes, notamment en Afrique et en Sardaigne; elle dut se défendre
contre les ambitions et les jalousies des Grecs qui n'hésitaient
pas à recourir aux armes dans l'espoir de la supplanter
en Sicile, en Espagne et même en Afrique.
Toutefois, après la perte de la Sicile en 24I avant J.-C.,
au terme de la première guerre romano-carthaginoise, et
l'annexion de la Sardaigne par les Romains en 238 avant J.-C.,
Carthage, malgré le dynamisme des Barcides et le génie
d'Hannibal, fils d'Hamilcar Barca, ne put résister à
l'impérialisme des Romains. Elle succomba en I46 avant
J.-C. mais la civilisation carthaginoise survécut. De nos
jours, elle est encore perceptible dans de nombreux faits et gestes
du vécu tunisien.
M'Hamed Hassine Fantar