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ABDELAZIZ
BELKHODJA, BIOGRAPHIE
Littérature
Abdelaziz Belkhodja
Par Rym KHERIJI
La naissance de Abdelaziz Belkhodja à Carthage, lieu mythique
s'il en est, semble d'emblée symbolique : l'indépendance
du Maghreb s'achève à peine et la toute jeune République
Tunisienne prend son essor à partir de l'ancienne capitale
punique. En outre, de tous les écrivains tunisiens, il est
sans doute celui dont la notoriété a précédé
l'ouvrage. Son père, Hassan Belkhodja, avocat de formation,
n'a cessé depuis sa participation en 1954 aux négociations
franco-tunisiennes pour l'indépendance et jusqu'à sa
mort en 1981, d'exercer les plus hautes fonctions dans des domaines
aussi divers que la diplomatie, la finance et la politique. Abdelaziz
grandit donc dans un milieu aisé très proche du pouvoir,
mais en même temps conscient de ses aléas. Il est inscrit
à l'école française et obtient son diplôme
de baccalauréat en France l'année même de la mort
de son père. Il entame ensuite des études de droit à
Aix en Provence où il obtient, en 1987, sa maîtrise en
Droit Public.
Jusque-là rien ne le prédestine à la carrière
qu'il mène aujourd'hui. Il entre pourtant dans le domaine
littéraire par deux portes: l'écriture et l'édition.
Il publie son premier roman, Les Cendres de Carthage, en 1993, suivi
en 1999, d'un second, Les Etoiles de la colère et, en 2003,
d'un troisième, Le retour de l'éléphant. Il
écrit également les textes de deux bandes dessinées
en 2001 : Hannibal, le défi de Carthage, biographie du célèbre
général qui a affronté Rome, et L'affaire Carthage,
adaptée de son premier roman. Toutes ses uvres sont
publiées par la maison d'édition Apollonia qu'il dirige
depuis 1993. Ces titres suggèrent de prime abord un intérêt
certain de l'auteur pour son lieu de naissance. La lecture des textes
révèle que cet intérêt est une véritable
passion alimentée par des recherches approfondies et un désir
de traduire une lecture personnelle de l'histoire punique. Toutefois,
l'histoire demeure un prétexte à la narration. Les
faits racontés sont savamment orchestrés autour de
fictions très émouvantes. L'auteur y donne à
lire le long cheminement des descendants de l'empire qui a dominé
la Méditerranée et fait trembler Rome, vers l'inéluctable
désenchantement du siècle dernier. Carthage, l'Irak,
la Palestine, l'Egypte, la Jordanie, autant de puissances déchues
se heurtent à l'incompréhension de Washington, nouveau
centre névralgique du pouvoir de l'argent. Cette focalisation
sur la réalité contribue à développer
un réseau de questionnements sur le devenir de la descendance
originelle ou adoptive de la civilisation carthaginoise. Le présent,
en quête de sens, interroge de ce fait un passé glorieux.
L'art narratif de Abdelaziz Belkhoja superpose différents
types de récits qui brouillent les pistes. A l'instar du
principal protagoniste des Cendres de Carthage, le lecteur se lance
dans des fouilles archéologiques. L'auteur, contrairement
aux autres écrivains maghrébins, balise ses textes
en y dispersant des indices explicites. Les notes de bas de page
rappellent ainsi, comme les travaux académiques, l'authenticité
des faits narrés ou l'explication de mots considérés
comme obscurs quoiqu'ils soient, pour la plupart, connus. Ces notes
rompent à tout moment l'illusion de la lecture, comme si
l'auteur voulait, par ce jeu, désorienter ceux qui sont trop
pressés de classer ses romans dans le genre mineur de roman
policier ou d'espionnage. Le lecteur/archéologue se prend
au jeu de l'enquête et du suspense. Il commence lui aussi
sa lecture de la réalité à travers les regards
des narrateurs. Il n'est point question ici d'accusations hatives,
de reproches inutiles ou de lamentations stériles. L'interrogation
constante sur la destinée des valeurs humanistes permet d'éviter
ces écueils. De surcroît le choix de la fluidité
du récit et de la légèreté de la forme
épargne au lecteur l'éventuelle lourdeur du discours
philosophique ou politique.
Les uvres de Belkhodja peuvent sembler, en définitive,
utopistes, de par la vision idéalisée du monde arabe
qu'elles suggèrent. Pourtant, un certain nombre d'éléments
concourent à évincer l'utopie au profit d'une conception
du monde qui frôle parfois les limites du cynisme, voire du
pessimisme. Ainsi en est-il du sens aigu de la dérision apparaissant
surtout dans Le retour de l'éléphant. Le choix de
formes romanesques faisant l'objet d'un phénomène
de mode dans les sociétés anglo-saxonnes remet également
en question la suprématie tant désirée ou affichée
des Arabes ou des Carthaginois. De même, les dénouements
tragiques mettent en relief l'impuissance des protagonistes à
être les héros des romans auxquels ils semblent s'apparenter.
Le chevauchement d'une «écriture à l'américaine»
et d'histoires tunisiennes ou arabes, loin de montrer un univers
idyllique résultant d'une lecture naïve permet, au contraire,
une critique acerbe et sous-jacente des lois qui régissent
les instances gouvernementales et les relations internationales.
R.Kh
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