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Cabiria : La légende du siècle Bien avant que Federico Fellini ne donne ce nom à sa petite prostituée romaine, «Cabiria» fut un grand film muet qui connut un énorme succès dans le monde entier. De cette oeuvre marquante, oubliée ensuite, les historiens du cinéma ont fait un mythe. DANS les années 1910, l'Italie avait produit quantité de drames se référant - de façon romanesque - à l'histoire romaine. Il y avait à cela des raisons «nationalistes» : recréée sous forme de spectacle populaire, la grandeur de la Rome antique pouvait renforcer l'unité italienne encore fraîche et galvaniser un pays en pleine transformation industrielle. Le rappel du passé glorieux n'était pas inutile non plus au moment où la nouvelle Italie, obsédée par la «romanisation», cherchait à reconquérir un domaine colonial en Libye. Après diverses versions de la Prise de Rome, des Derniers Jours de Pompéi, de la Chute de Troie, Spartacus, Messaline et autres Quo Vadis ? (en 1912, dans la dernière adaptation en date de ce roman célèbre, Enrico Guazzoni venait de situer le drame historique dans le monumental), les scénaristes se tournèrent vers l'époque des guerres puniques. La rivalité entre Rome et Carthage l'Africaine devint le sujet à la mode. En 1913, la firme Italia de Turin mit donc en chantier Cabiria. Le film fut écrit et réalisé par Giovanni Pastrone (alias Piero Fosco), et c'est le poète national, l'esthète Gabriele D'Annunzio, qui en rédigea les commentaires et les intertitres. L'action se situe au troisième siècle avant Jésus-Christ, au cours de la deuxième guerre punique. L'ouverture est un véritable coup de tonnerre : à Catane, la villa du patricien sicilien Battos est détruite par une éruption de l'Etna. La fillette de la maison, Cabiria, passe pour morte. En réalité, elle a été sauvée par sa nourrice, mais toutes deux, enlevées au bord de la mer par des pirates, sont vendues comme esclaves au marché de Carthage. Le grand prêtre de Baal destine Cabiria à être sacrifiée par le feu au dieu Moloch. Or, un Romain, Fulvius Axilius, espionne à Carthage pour le compte de Rome. Flanqué d'un colossal esclave noir, Maciste, il arrache Cabiria au sacrifice. Passons sur les détails. Traquée avec ses sauveurs, Cabiria est confiée à la princesse Sophonisbe, fille du grand chef Hasdrubal, qui ignore tout de son histoire. A partir de là, on perd un peu l'enfant de vue au profit des aventures de Fulvius Axilius et de Maciste et des événements historiques. On la reverra, plus tard, devenue adolescente et risquant, à nouveau, d'être sacrifiée à Moloch. Entre-temps, Hannibal, marchant sur Rome, a traversé les Alpes avec ses éléphants. Archimède a incendié la flotte romaine assiégeant Syracuse, Sophonisbe a été fiancée au chef numide Massinissa puis mariée au vieux Syphax, au gré du jeu des alliances contre Rome. Et Scipion l'Africain est arrivé jusqu'à Carthage. Ce film, réalisé avec un budget de 1 250 000 lires, chiffre considérable à l'époque, et des milliers de figurants, est fidèle à deux traditions italiennes : le mélodrame et l'opéra. La musique d'accompagnement est un véritable commentaire lyrique des images. Basée sur des lignes mélodiques à la Bellini et à la Donizetti, la partition pour orchestre d'Ildebrando Pizzetti installe aussi des parties symphoniques à la Mozart et, dans la grande scène du culte de Moloch, une «symphonie du feu» avec choeurs. Sur la durée initiale de Cabiria, les historiens varient : 4 heures, 3 heures, 2 h 47. Une chose est certaine : la copie que l'on verra, celle de la restauration des années 80 (1), dure 2 h 27 et ne semble pas affectée par des coupures. Mais, recopiant sans doute les uns les autres une erreur ancienne, les dictionnaires et les fiches parlent d'une «utilisation systématique du travelling» que l'on cherchera en vain dans Cabiria ! C'est tout juste si, à cinq ou six reprises, la caméra bouge légèrement. La mythologie du «péplum» La mise en scène est construite sur des plans généraux, où les acteurs jouent comme à l'opéra. Pas de gros plans. Une remarquable utilisation des décors gigantesques construits à Turin (Griffith s'en inspira pour l'épisode babylonien d'Intolerance) et des extérieurs que des opérateurs allèrent filmer dans les Alpes, en Sicile et en Tunisie. Pas de dialogues dans les cartons, les intertitres annoncent l'action qui va suivre. Le travail littéraire de D'Annunzio est souvent remarquable, ainsi l'ode à la Lune. Tel est donc l'intérêt stylistique de ce Cabiria. Par ailleurs, c'est dans cette oeuvre aujourd'hui peu connue que fut créé le personnage de Maciste. Interprété par un docker du port de Gênes au physique de lutteur, il devait participer à la mythologie du «film à péplum». En 1937, pour la propagande «impériale» de Mussolini, Carmine Gallone réalisa un Scipion l'Africain très inspiré de Cabiria. JACQUES SICLIER |
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Août 1914 : les Russes font connaître aux Allemands, fait unique durant toute la Grande Guerre, les " désastres de la guerre ", avec leur cortège d'horreurs. La réaction sera à la hauteur de l'offense : une écrasante victoire militaire allemande, à la fin du mois. Mythifié sous l'appellation de " bataille de Tannenberg ", ce triomphe déclencha aussi une opération colossale de culte du héros de la victoire : Hindenburg. QUI est cet homme intrépide Qui tient poste de jour [et de nuit Fidèle comme l'or et ferme [comme l'acier Pour protéger l'Allemagne Contre la bande de larrons Venus de l'Est ? C'est notre Feldmarschall Hindenburg ! Ce couplet de la première Chanson Hindenburg du premier recueil de chants consacrés au maréchal, paru à Berlin dès la fin de 1914, marque la naissance d'un très grand mythe de l'histoire de l'Allemagne. Un mythe organisé pour l'occasion, mais efficace parce qu'il répondait à une nécessité et à une attente populaire. On attendait anxieusement un redressement à l'Est, où les Russes étaient en train, depuis la mi-août 1914, de faire échec à toutes les prévisions stratégiques. Ils étaient censés mobiliser lentement, dans un délai d'environ six semaines, comme l'avait " prévu " le plan de guerre allemand, le fameux " plan Schlieffen " élaboré en 1905. Les Français étaient de leur côté très dubitatifs quant aux possibilités russes de mobiliser " simultanément et en toute diligence " leurs armées, comme l'avait prévu l'accord militaire franco-russe de 1894, revu et confirmé encore en 1913. Du côté des Allemands, on était plutôt tranquille quant aux affaires de l'Est. Les généraux étaient convaincus que le " rouleau compresseur " russe, dont on craignait beaucoup l'impact à long terme, ne fonctionnerait qu'après que l'on serait venu à bout des Français, laissant alors tout loisir d'envoyer vers l'Est le gros de l'armée impériale. Il n'en fut rien. Dès la proclamation de l'état de guerre entre la Russie et l'Allemagne, des contingents de cavalerie russe font irruption en Prusse orientale. Il y a maintes escarmouches, et les journaux allemands prétendent évidemment que ces hordes barbares ont tout de suite été repoussées. Mais un énorme effroi subsiste : les gens de l'Est ont vécu l'invasion _ villages en flammes, ponts détruits, civils sur les routes, avec tout ce que cela comporte. C'est en effet la seule fois, pendant toute la Grande Guerre, que l'Allemagne a connu les " desastros de la guerra ". La réaction n'en est que plus accusée. C'est au moment où, à l'Ouest, les troupes allemandes, face à la résistance belge, commettent ce qui sera désigné pour toujours par le terme d'" atrocités allemandes " que le public allemand apprend que les " hordes cosaques " auraient dévasté de paisibles villages, tuant les hommes, violant les femmes et rôtissant les enfants... Les journaux sont remplis de témoignages. Alors que la propagande alliée se saisit des " atrocités boches ", par une importante mobilisation des âmes contre la Kultur, les Allemands organisent leur ligne de résistance intellectuelle sur les Kosakengreuel (les " atrocités cosaques "). Les revues illustrées allemandes n'en finiront pas de faire voir, à l'aide de peintures et de photographies documentaires, ces atrocités perpétrées par les Russes. La même stratégie qu'Hannibal à Cannes Il faut dire que ces récits terribles ne sont pas tous des exagérations, comme le montrent les conclusions d'une commission gouvernementale instituée pour nourrir ces accusations. Mais le mythe des atrocités cosaques n'en fut pas moins entretenu, à grand renfort de communications officielles. Il fonctionnera d'autant mieux que c'est sur le mode de la résistance à l'invasion des barbares asiatiques que les socialistes allemands eux-mêmes ont été convaincus du bien-fondé de l'assertion officielle selon laquelle l'Allemagne se trouvait en état de légitime défense. Le choc de l'avance russe était grand, en effet, et le danger, pressant. Deux armées russes, celle de Rennenkampf, au nord, sur le Niemen, et celle de Samsonov, au sud, sur le Narew, s'approchaient de la frontière allemande, face à la seule VIII armée en position de défense. Le risque était réel que les Russes ne coupent celle-ci de ses bases situées sur la Vistule. Les premiers affrontements massifs eurent lieu à partir du 17 août. Après la bataille de Gumbinnen, les Allemands commencèrent à se replier, le commandant de la VIII armée envisageant même un recul stratégique derrière la Vistule, qui aurait laissé aux Russes presque toute la Prusse orientale. Jugeant ce mouvement de repli injustifié, le grand quartier général (GQG) allemand décida de remplacer l'infortuné commandant, le général von Prittwitz. Mais par qui ? Il y avait bien Ludendorff, qui avait donné sa mesure, avec éclat, lors de la prise de Liège. Mais impossible de nommer, au poste de chef d'armée, un officier trop jeune âgé de... quarante-neuf ans ! Le principe de l'ancienneté étant l'élément le plus stable de l'organisation militaire de l'Allemagne, il fallait trouver un homme de paille. Le général Hindenburg, qui avait commandé un corps d'armée en temps de paix avant de prendre sa retraite en 1911, était de nouveau disponible mais inutilisé depuis le début de la guerre. Il avait écrit, le 12 août seulement, une lettre à ses supérieurs demandant avec insistance une affectation, honteux de se " promener dans les rues " à un moment pareil. Dix jours plus tard, il était nommé chef de la VIII armée et on lui faisait savoir qu'on lui enverrait Ludendorff pour l'accompagner vers le front, lui expliquer sa destination précise ainsi que les mesures les plus urgentes à prendre. Arrivés sur le front, le nouveau chef et son adjoint firent exécuter un énorme mouvement à leur armée, préparé par le colonel Hoffmann. Les unités (neuf divisions d'infanterie, une division de cavalerie, et trois brigades de Landwehr) firent, en un délai de deux jours, presque demi-tour. Cette manoeuvre fut exécutée grâce à un réseau de chemins de fer en excellent état de fonctionnement et aussi à raison de marches journalières de 50 kilomètres ou plus, sous le soleil d'août. On réussit ainsi à constituer un nouveau front face à l'armée de Samsonov, qui était en effet en train de tomber sur le dos des Allemands, par le sud. Ce demi-tour fut sans doute facilité par le fait que le GQG allemand était au courant des mouvements et des intentions des armées adverses, dont les ordres et messages n'avaient pas été codés ! Ce nouveau front établi, une bataille de trois jours s'engagea, où les Allemands réussirent, malgré leur infériorité numérique (ils étaient 150 000 contre les 190 000 hommes de la II armée adverse) à encercler presque complètement les Russes et à les pousser vers les lacs Mazures, où il ne leur restait plus qu'à se noyer ou à se rendre. C'était la vraie bataille de Cannes, tant rêvée par le maréchal Alfred von Schlieffen, et dont l'histoire militaire ne connaissait, depuis la victoire d'Hannibal, que quelques échantillons imparfaits. " Cannes " avait consisté à attirer la force principale de l'ennemi vers un centre passablement dégarni, à l'y laisser s'enfoncer en évitant à tout prix la " rupture ", et à masser ses propres forces principales sur les deux ailes pour attaquer les flancs de l'ennemi et l'encercler. C'est ce qui fut fait entre le 26 et 29 août. Le public allemand put lire, à son grand réconfort, le communiqué officiel suivant : " Nos troupes stationnées en Prusse sous la direction du général de corps d'armée von Hindenburg ont battu en une bataille de trois jours dans la région de Gilgenburg et d'Ortelsburg l'armée russe avançant par le Narev, à raison de cinq corps d'armée et de trois divisions de cavalerie. Nous avons entamé la poursuite au-delà de la frontière." Au départ, on parle de 30 000 prisonniers russes. L'évaluation définitive est publiée le 3 septembre : " Le nombre des prisonniers croît journellement ; on en compte déjà 90 000 [...]. Il semble que ce ne soit pas deux mais trois généraux commandants d'armée qui soient tombés. Le chef des armées russes est mort, si l'on en croit les communiqués russes. " En effet, Samsonov s'était donné la mort sur le champ de bataille. Un geste rare, tout comme le fait que Hindenburg et Ludendorff avaient pu observer le déroulement de la bataille depuis leur petit Feldherrnhügel, à la manière napoléonienne. Sans doute était-ce la dernière fois dans l'histoire des guerres qu'une bataille décisive était dirigée de cette façon, sous le regard du commandement. La réalité nouvelle sera celle qu'avait préconisée Schlieffen dès 1911 : un chef qui dirige la bataille loin du front, à grand renfort d'une logistique nouvelle, grâce au téléphone, surtout. Une légende qui survécut à la défaite de 1918 Mais, pour qu'il y ait mythe durable, il faut un nom de lieu saisissant. Ortelsburg et Gilgenburg sont des bourgs, et rien d'autre. Tannenberg, en revanche, était un nom bien connu en Allemagne : c'était là qu'en 1410 les Polonais avaient infligé une grave défaite aux chevaliers Teutoniques. Tannenberg étant à 3 kilomètres de distance, l'idée naquit de se saisir de ce nom. Dès le 29 août, Hindenburg pria le Kaiser, dans son rapport d'ensemble, de donner le nom de Schlacht bei Tannenberg à cette grande bataille historique " qui a constitué dans une large mesure une réparation de l'échec de 1410 ". Le Kaiser acquiesça. Cette méthode de préfabrication de la commémoration fut reprise aussi sur le front ouest, où, quelques mois plus tard, Langemarck, nom à consonance beaucoup plus " germanique " que l'authentique Bixschoote, vint faire écho à Tannenberg. Une petite différence toutefois : Langemarck se voulait un emblème de l'héroïsme et de l'esprit de sacrifice du soldat allemand, tandis que Tannenberg n'a jamais été associé qu'au nom du chef suprême dont le génie seul avait sauvé le pays. La recherche récente vient d'éclairer le processus de mythification de Hindenburg depuis le début du mois de septembre 1914. C'est dès cette date que la ville d'Osterode, en Prusse orientale, prend la décision de créer une rue Hindenburg. Quelques jours plus tard, la ville de Knigsberg le fait citoyen d'honneur. Jusqu'au 1 octobre, pas moins de vingt-trois villes allemandes suivent son exemple. Ce mouvement de vénération, à la fois organisé et spontané, culmine lors du premier anniversaire de la bataille de Tannenberg, le 28 août 1915, avec l'érection d'une statue de 12 mètres de hauteur sur la Knigsplatz de Berlin. Les jambes sont légèrement écartées, les deux mains appuyées sur l'épée (pointe en bas...). C'est la copie presque exacte du fameux monument de Bismarck à Hambourg, personnification du Roland mythique. Mais il y a plus : avant novembre 1914 (il est alors élevé à la dignité de Feldmarschall), Hindenburg reçoit le titre de docteur honoris causa des universités de Dantzig et de Breslau _ l'université kantienne de Knigsberg allant jusqu'à lui attribuer un doctorat honoris causa par chacune de ses quatre facultés ! De nos jours encore, beaucoup de lycées en Allemagne portent le nom de Hindenburg. Les rues Hindenburg ne font pas défaut non plus. Il y a toujours sept casernes Hindenburg et même deux casernes Tannenberg. Et ce malgré la grande épuration des noms en 1945, qui n'a pas épargné Ludendorff, dont le nom fut effacé, à l'exception de la caserne Ludendorff de Rastatt, occupée par... les Américains. Il y a des raisons à une aussi durable renommée. Avec sa tête carrée, son regard extrêmement énergique et calme en même temps, Hindenburg ressemblait beaucoup à Bismarck, comme le relevait d'ailleurs la propagande iconographique. Lorsqu'il fut devenu le " vainqueur de Tannenberg " et le sauveur du pays, la confiance que le peuple lui porta dépassa toute mesure. Le culte de tous les jours s'exprimait aussi dans de petits objets comme les pipes Hindenburg, les poêles Hindenburg... Hindenburg était devenu le vrai " père de la nation ". Il a même pu survivre politiquement à la défaite de 1918, au titre du plus notable représentant des soldats " invaincus sur les champs de bataille ". Rien n'avait d'ailleurs été aussi propice à l'éclosion de la terrible légende du " coup de poignard dans le dos " que le témoignage de Hindenburg devant la commission d'enquête du Reichstag, où il avait affirmé, en 1919, que jamais l'armée n'aurait perdu la guerre si l'arrière avait " tenu". Il fut élu président du Reich en 1925, et la gauche le fit réélire en 1932, comme dernière recours contre Hitler. En effet, Hindenburg n'aimait nullement ce dernier, soldat politique par excellence, dont il fut cependant incapable de barrer l'ascension. Le 30 janvier 1933, il se trouva obligé de lui confier le gouvernement de la République. La " poignée de main historique " entre le Feldmarschall et le Feldgrau fut exploitée par les nazis comme une réconciliation de leur révolution nationale avec toute l'histoire de l'Allemagne. Les cérémonies de ses funérailles en 1934 furent parmi les mises en scène les plus grandioses organisées par les nazis. Mais il n'y était pour rien et c'est pourquoi le mythe du vainqueur de Tannenberg et du " père sauveur de la nation " a pu survivre au dynamitage par les Russes, quand, en 1945, ils vinrent réoccuper la Prusse orientale, de l'énorme monument national de la bataille de Tannenberg. " Bataille " : à l'est, soldats russes et allemands savaient ce que ce mot voulait dire dès la fin du mois d'août 1914. Sur le front ouest, les volontaires anglais de l' " armée Kitchener " en feraient à leur tour bientôt l'expérience. KRUMEICH GERD |
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Le méconnu des guerres Puniques Si le nom et la légende d'Hannibal sont célèbres, on sait peu de choses certaines sur la vie du général carthaginois. Serge Lancel a tenté de combler ces lacunes
Rome ou Carthage ? Vieux débat que celui qui oppose les chantres de la romanité triomphante aux nostalgiques des Puniques vaincus. Certes, l'on peut rêver d'une hégémonie méditerranéenne dont l'axe aurait été plus oriental qu'occidental, du recul de l'indo-européen devant le sémitique. Mais c'est là jeu intellectuel où l'Histoire le cède à l'imaginaire (voir, entre autres, la célèbre Patrouille du temps de Poul Anderson). On peut, à bon droit, en revanche, se pencher sur ce moment décisif que furent les guerres Puniques. Notamment la deuxième (219-202 av. J.-C.), le premier conflit mondial de l'histoire de l'humanité auquel le nom d'Hannibal reste attaché. Cet Hannibal, Serge Lancel (voir son Carthage, paru chez Fayard en 1992) a tenté, après tant d'autres, d'en faire un portrait cohérent en tirant désespérément parti des maigres sources fiables dont nous disposons. Car si l'on a beaucoup écrit, dans l'Antiquité, sur le général carthaginois, depuis Tite-Live jusqu'à Cornelius Nepos, en passant par Juvénal, Plutarque, Valère-Maxime et Appien, toutes ces sources restent peu sûres et l'on doit donc les manier avec précaution. Seul Polybe, qui fut avec Scipion Emilien sous les murs de Carthage, lors de la troisième guerre Punique, mérite tout le crédit que l'on peut faire à un historien grec objectif et doté d'un sens critique très développé. Mais il nous manque cruellement le témoignage de ceux qui accompagnèrent Hannibal. Le silence des vaincus, ici comme ailleurs, ne profite qu'au vainqueur. Pourtant, là où ses devanciers se contentent souvent paresseusement de refaire du Tite-Live d'une plume plus ou moins alerte, Serge Lancel s'est livré à un gigantesque travail de reconstitution. Il fait flèche de tout bois, recoupe ses sources, s'engage à pas prudents derrière Polybe sur telle ou telle piste, et cherche du côté du bon sens plutôt que du spectaculaire. Le résultat ? Une étude magistrale, non seulement sur un homme mais sur une époque qui vit la louve romaine absorber voracement Etrusques d'abord, Puniques ensuite, Grecs enfin pour réaliser ce fameux Mare nostrum (la Méditerranée romaine) qui commence on l'oublie souvent par la conquête du territoire italien. Dans son enquête, minutieuse mais toujours passionnante, Serge Lancel remet à leur juste place d'éternelles questions. Hannibal condottiere au service d'une ambition dévorante ? Faux. Tout au long de la guerre, le général est resté en contact avec le Sénat carthaginois, où certes son clan, le barcide, ne compte pas que des amis. Du Sénat il a reçu argent, troupes, ordres auxquels il se plia toujours, y compris au dernier, le plus dur : rentrer en Afrique, en 203. Hannibal, chef de guerre habile aux coups de main, mais incapable de profiter de la victoire ? Faux. Si Hannibal n'a pas pris Rome après Cannes, en 216, c'est qu'il n'était pas en mesure de le faire, avec des troupes fatiguées et sans matériel de siège. Il lui fallait d'abord convaincre Capoue de devenir, dans le sud de l'Italie, un contre-pouvoir à Rome. Quant au raid sur Rome de 211, il arrive trop tard, la fortune s'est mise à changer de face. On pourrait multiplier les exemples. Sur le fameux passage des Alpes, nous renverrons le lecteur à l'exemplaire discussion des pages 120-133. Qu'il suffise de savoir que le fameux col semble bien avoir été celui de Savine-Coche.UN SYMBOLE On sait quel fut le destin d'Hannibal après Zama (vers 202) ; un bref pouvoir à Carthage et l'exil jusqu'à son suicide en 183. C'est là une période fort obscure, entourée de légendes (Hannibal aurait-il rencontré Scipion l'Africain ? A-t-il vraiment raconté le fameux serment que lui fit jurer son père contre Rome ?). Là éclate le talent de l'auteur, qui a su débrouiller un écheveau quasiment inextricable. C'est là peut-être aussi qu'on sent, derrière les lignes, vibrer une émotion que partage le lecteur du moins si, comme Freud et tant d'autres, il a choisi le camp du vaincu. Hannibal ne cessa jamais de faire trembler Rome, il devint même, longtemps après sa mort, le symbole du plus grave danger qui ait jamais menacé la République. On le para certes des plus hautes vertus n'est-il pas bon d'avoir vaincu un adversaire redoutable ? - mais aussi des pires défauts, cupidité, cruauté, impiété, mauvaise foi (fides punica). Mais si les actions du général peuvent être analysées, l'homme dont on ne possède même pas un portrait assuré restera à jamais pour nous dans l'obscurité. Romain, Jacques Gaillard l'est jusqu'au bout des ongles. Il arriverait même à nous faire prendre le De Viris qu'il vient de traduire pour un texte latin authentique (1) ! Dans Rome, le temps, les choses, il continue sur la voie ouverte avec Beau comme l'Antique (2), celle de l'essai impressionniste et littéraire. Il y a de l'essayiste des Lumières chez Gaillard. Il se fait tantôt Montesquieu par la gravitas du propos, par exemple, le regard que nous portons sur Rome, mais tantôt il emprunte à Rousseau la charmante naïveté qui conduira les révolutionnaires à une image d'Epinal de la Rome antique. L'auteur remarque, avec beaucoup de justesse, que l'Antiquité n'a guère été servie, en France, par les latinistes, surtout lorsqu'ils sont littéraires. Propos dont la modestie étonne chez un homme qui, par profession, est latiniste et littéraire... Mais que viennent aussitôt démentir des pages brillantes, sur la politique, la philosophie, la société romaine. Le plus étonnant est, dans cette forme aujourd'hui surannée pour parler d'Antiquité, le recours à une expression dont l'outrancière modernité étonne et irrite autant qu'elle ravit parfois. Du moins le texte n'endort jamais et sa légèreté fait à la fois sa faiblesse et sa force. Elle stimule l'imagination mais donne souvent à tort, on le reconnaîtra volontiers l'impression d'un brillant brio qui nuit à la profondeur du propos. Qu'importe, il faut des gens comme Gaillard pour nous faire encore rêver de Rome. Les yeux ouverts.
CLAUDE AZIZA |