CHAPITRE PREMIER

 

Vol à destination de... Rafraf


« Ding dong ! »
« Mesdames et messieurs, le vol 714 Poitiers-Rafraf entame sa descente vers l'aérodrome international de Sounine-Rafraf.
À votre droite vous pouvez admirer le port de plaisance de Rafraf. Plus à droite encore vous distinguez Acapulco de Sounine, la fameuse plage des milliardaires. Sur votre gauche, le Casino de l'île Pilau et juste à côté, vous pouvez apercevoir la Statue de la Liberté.
Rafraf Airways vous remercie de votre confiance et espère vous revoir bientôt sur ses lignes. »
John se penche vers le hublot et tente de repérer les sites présentés par l'hôtesse. Il voit en effet une île au centre d'une baie et, entre l'île et la baie, une statue. J'ai déjà vu ça quelque part, songe-t-il. Il se tourne vers Chedly, assis à sa gauche, et lance, interrogateur :
- La statue de la Liberté ?
- Ça te rappelle quelque chose ? dit Chedly d'un air espiègle.
- Mais c'est à nous ça !
- C'était ! réplique Chedly. Nous l'avons achetée dans les années 2060, juste après la Douzième guerre du Golfe. Tu veux la voir de plus près ?
- Comment ça ? demande John, étonné.
Chedly effleure un bouton incrusté dans son accoudoir et le paysage survolé par l'appareil s'affiche sur un écran placé devant lui. Il zoome sur la statue. L'image grossit, révélant le magnifique drapé puis la couronne en étoile. John remarque que la statue tient un livre d'une main et un flambeau de l'autre. Chedly commente :
- La liberté éclairant le monde.
Puis il fait un zoom arrière et le panorama apparaît, dans sa totalité, sur l'écran.
- Chaque fois que je revois la baie de Rafraf, ça m'enchante ! dit-il.
- Ce n'est pas pour rien que la jet-set mondiale se démène pour y avoir un pied-à-terre, réplique John avec enthousiasme.
Chedly acquiesce, non sans une certaine rancur car pour lui, cet exode de milliardaires n'est pas source de fierté. Sa région natale avait, certes, retrouvé sa pureté naturelle ­ l'eau était redevenue aussi claire que lors-qu'il était enfant, les poissons eux-mêmes, menkouss 1 comprise, étaient reparus ­ mais les hôtels, les restaurants, les plages privées et les villas étaient bien trop nombreux à son goût. De son temps, il y avait moins de murs, plus de sentiers et des centaines de vignobles qui donnaient un raisin à la saveur véritablement divine. Des années de recherches agronomiques n'avaient pas permis de retrouver le goût du fameux muscat de Rafraf. Chedly soupire : la culture intensive et les plants transgéniques ont prévalu. Le monde est ainsi fait : certaines saveurs disparaissent à jamais. Inconstante Dame Nature ! À cette pensée, Chedly effleure l'écran tactile et fait glisser son doigt de quelques centimètres. Il zoome sur la côte, un peu plus au nord de Rafraf, juste au-delà de Sounine, vers Ras Jebel. L'objectif se fixe sur une pente abrupte. Chedly zoome encore et cherche fébrilement l'objet de son souvenir. Il est tellement absorbé que John se pose des questions.
C'est la première fois que l'Américain découvre « l'oeil d'Hamilcar » ou plus simplement la Vision intégrale (VI), et il en est subjugué. La Vision intégrale a été mise au point dix ans plus tôt par des chercheurs tataouiniens mais cette technologie de pointe n'a jamais été disponible en Amérique. Face à la généralisation du terror-banditisme, les autorités centrales ont préféré interdire les licences d'importation de ce système qui aurait permis aux gangsters de localiser la police avec une précision chirurgicale.
John se demande ce que cherche Chedly. Celui-ci se concentre sur son écran où il discerne parfaitement les anfractuosités des rochers, les plus petites feuilles des plantes côtières. Il perçoit même la transparence du gypse. Il fixe l'image, se rapproche de l'écran puis, d'un geste dépité, éteint la console et se cale plus profondément dans son fauteuil. Dans certaines circonstances, toute la technologie de la terre ne vaut pas la mystérieuse alchimie du cerveau. Chedly pense à ce qu'il a cherché sans succès : la fameuse source de la Zaouia qui coulait de la falaise et se déversait directement dans la mer. Alors qu'il était enfant, son père lui disait que cette source avait donné naissance à la mer. Chedly se rappelle encore son étonnement et le rire paternel. Ce rire qui avait la même sonorité joyeuse que l'eau.
La source s'était tarie l'année de la mort de son père. Chedly essuie une larme inattendue puis, mû par un vieux réflexe, la porte à sa bouche. Elle est salée, salée mais légère. Aussi légère que l'eau de Aïn el Zaouia.