Chapitre 1
Environs de Jérusalem
9 avril 1948

 

« Attention, voilà l'ennemi ! »
Les miliciens de l'Irgoun1 s'enfoncèrent plus profondément dans les fourrés et fixèrent les cavaliers palestiniens qui s'engageaient sur la piste de Jérusalem.
Menehem attendit quelques secondes puis s'approcha à plat ventre de l'opérateur radio, prit le combiné et souffla :
« Opération Unité. Ils viennent vers vous. Tenez-vous prêts. Terminé ».
Menehem vérifia une nouvelle fois la disposition de ses hommes massés autour des Jeeps surmontées de mitrailleuses. Une seule de ces armes aurait pu venir à bout des cavaliers, mais ce n'était pas son objectif.
Près de lui, Haïm, un nouvel engagé, ne saisissait pas le sens de la manuvre. Il osa, malgré le silence de rigueur :
« Chef, qu'est ce que vous attendez ?
- Silence ! » souffla sévèrement Menehem.
Excité par la proximité de l'ennemi, le jeune Haïm insista :
« Mais ils sont à notre »
Menehem lui coupa la parole :
« Ce n'est pas notre objectif.
- Mais »
Le chef foudroya du regard le jeune milicien qui finit par se taire.
C'était sa première mission et il ne comprenait pas pourquoi le chef laissait passer une pareille occasion. Les vieilles pétoires des cavaliers palestiniens, à peine aptes à fêter les mariages, ne feraient certainement pas le poids face à leurs armes. Il réfléchit un instant, Ce n'est pas notre objectif, avait dit Menehem. Quel pouvait donc être l'objectif si ce n'était la mort de l'ennemi ? Il regarda les cavaliers s'éloigner puis osa une nouvelle fois :
« Chef, pourquoi les laisser vivre ? Les Arabes tiennent toujours la route de Jérusalem et ceux-ci vont
- Le sort de ceux-ci est déjà réglé », lâcha Menehem, irrité. Il considérait ce genre de remarque comme une atteinte à son autorité. Et puis, ces nouveaux engagés l'énervaient.
L'opération en cours, dénommée « Unité », - car elle réunissait pour la première fois tous les groupes paramilitaires juifs - avait requis de nouveaux engagés et celui-ci en faisait partie.
« Si leur sort est déjà réglé, alors ça va ! » conclut le jeune Haïm.
Menehem le toisa froidement sans répondre.
Soudain, au loin, dans la direction prise quelques minutes plus tôt par les cavaliers, de longues rafales de mitraillettes retentirent.
Haïm sursauta et regarda le chef. Celui-ci ne broncha pas.
Quelques secondes plus tard, le grésillement caractéristique de la radio se fit entendre, Menehem posa l'écouteur sur ses oreilles et demanda : « Y a-t-il des blessés ? » Puis il ajouta : « Achevez-les à l'arme blanche. Je ne veux plus entendre un seul coup de feu ».
Que prépare-t-il donc ? pensa Haïm. Mais il se garda de poser cette nouvelle question.

 

Nada se réveilla en sursaut. D'habitude, les échos de la bataille n'arrivaient qu'affaiblis, et jamais auparavant ils ne l'avaient réveillée. Mais ceux-ci étaient plus intenses que les autres. Peut-être étaient-ils plus rapprochés ? Dieu nous préserve de la haine, pensa-t-elle. Elle regarda l'heure. Il était bien trop tôt pour se lever et se préparer à rejoindre son poste à l'hôpital de Jérusalem. Elle pensa profiter encore d'un peu de sommeil, mais elle se ravisa : les déflagrations l'avaient complètement réveillée. Ont­elles aussi réveillé Tarak ? Cette pensée l'excita. Elle se leva et ouvrit la fenêtre. Celles des maisons voisines étaient également ouvertes. Elle s'interrogea sur ce fait, inhabituel à cette heure, et une profonde angoisse l'étreignit. Elle s'élança vers la chambre voisine, poussa la porte et découvrit sa sur qui donnait le sein à Seïf, son nouveau-né :
« Bonjour Amina », dit-elle en jetant un regard sur le râtelier d'armes. Il était vide.
« Bonjour Nada.
- Où est Iyad ? »
Amina leva les yeux et répondit :
« Ils sont tous partis tout à l'heure. »
Le cur de Nada se serra.
« Tarak aussi ? »
Amina hocha la tête.
Nada retourna dans sa chambre et enfila à toute vitesse un pantalon kaki et un pull-over rouge. Sa sur la rejoignit.
« Mais que vas-tu faire ? »
Nada ne répondit pas. Amina changea de ton et déclara avec gravité :
« Ils sont venus pendant la nuit demander des renforts, les forces juives sont sur le point de prendre le contrôle de la route de Jérusalem. Tarak n'a pas voulu te réveiller.
- Depuis combien de temps sont-ils partis ? » demanda Nada en chaussant ses bottes.
« Pourquoi ? »
Nada évita de lui parler des déflagrations qui l'avaient réveillée.
« J'ai besoin de parler à Tarak », répondit-elle en se dirigeant vers la porte.
« Mais à présent ils doivent être loin » lança Amina, mais Nada était déjà dehors. Elle courut jusqu'à l'écurie, sella un splendide pur-sang noir et l'enfourcha.
Mon dieu, faites que je me trompe, faites que je m'inquiète pour rien pria-t-elle en dévalant la piste de Jérusalem au galop.

 

Le mitraillage des Palestiniens avait eu lieu depuis dix minutes et Menehem n'avait toujours pas donné de nouveaux ordres à sa troupe. Haïm se demandait ce qu'il attendait.
Les nouvelles recrues n'étaient pas dans le secret de l'objectif de l'opération « Unité ». En fait, peu de membres de l'Irgoun et du groupe Stern le connaissaient, et d'ailleurs, la plupart d'entre eux ne tenaient pas particulièrement à le connaître : la curiosité et les états d'âme n'étaient pas conseillés. Deux ans plus tôt, l'attentat contre l'hôtel King David de Jérusalem1 avait été suivi d'une « épuration » : tous ceux qui avaient émis des réserves avaient été éliminés.
Menehem regarda sa montre et resta un long moment figé : il attendait la fin du redéploiement du groupe chargé de la liquidation des cavaliers.
Puis il se leva brusquement et, d'un geste, intima l'ordre de reprendre le chemin de l'objectif.
À cet instant précis, un hennissement déchira l'air. Les miliciens levèrent en même temps la tête et leurs fusilsmitrailleurs.
Entre deux pins, au sommet du tertre qui les dissimulait, ils découvrirent Nada qui, terrifiée, frappait avec fureur l'encolure de son étalon pour l'obliger à faire demi-tour.
Une détonation retentit, faisant sursauter tout le monde. Haïm se tourna et vit Menehem. Son pistolet fumant était pointé sur la cavalière.
« Tirez ! tirez ! Il ne faut pas qu'elle donne l'alerte ! » cria-t-il en tentant d'ajuster son tir sur la cavalière.
Trois coups de feu éclatèrent. Le troisième atteignit Nada dans le dos. Tout son corps en tressauta. Elle s'affala en avant et s'agrippa désespérément à l'encolure du cheval qui, affolé par les détonations, s'emballa et se mit à galoper vers le village.
« Tirez, mais tirez encore » !
Certains miliciens escaladèrent le monticule et tentèrent d'ajuster leur cible, mais le relief accidenté les en empêcha.
Hors de lui, Menehem ordonna à l'opérateur radio :
« Dis aux autres d'activer l'encerclement. »
Puis il s'engouffra dans l'une des Jeeps qui, dans un vrombissement, s'ébranlèrent sur le chemin escarpé du village de Deïr Yassin.

 

Lancinante, la douleur se propageait rapidement dans le corps de Nada. Accrochée à l'encolure de sa monture, elle la suppliait de galoper de toutes ses forces, avant que les siennes ne l'abandonnent. Les cris stridents de celui qui avait tiré le premier sonnaient encore dans ses oreilles, il ne faut pas qu'elle donne l'alerte ! Cette pensée la fit s'accrocher avec plus de vigueur encore, et chaque galop se répercutait dans tout son corps, l'empêchant de perdre connaissance.

 

Depuis l'aube, Mazen n'avait pu se rendormir. Il fut d'abord réveillé par les chuchotements des villageois et les cliquetis de leurs armes, puis par son père qui, avant de partir, s'était doucement penché pour l'embrasser. Enfin les rafales lointaines et le départ précipité de sa tante Nada eurent définitivement raison de son sommeil.
Il se leva, s'habilla, ouvrit la porte de la maison avec douceur et sortit.
De la maison voisine, une petite voix lança :
« Mazen ! »
Surpris, il se retourna et découvrit Khalil, son ami et voisin, penché à la fenêtre.
« Bonjour Khalil.
- As-tu entendu ?
- Oui, viens, allons voir, ça venait du Nord, » lança Mazen, fier de sa connaissance toute fraîche des points cardinaux.
Khalil sauta gaillardement par la fenêtre et ils traversèrent le village encore endormi.
« Ton père aussi est parti à la guerre ? demanda Mazen.
- Oui, et même mon grand frère. Père a dit que tous ceux qui avaient fait leur premier ramadan pouvaient combattre »
Ils dépassèrent les dernières maisons du village et scrutèrent les alentours.
« Qu'est ce que c'est ? » lança soudain Khalil, désignant les pins en contrebas.
Mazen ne vit rien.
« Les arbres », insista Khalil.
Mazen regarda plus attentivement et vit les branchages frémir. Tout à coup, un bruit sourd se fit entendre et le pur-sang noir jaillit de la lisière de la pinède et se rua à l'assaut de la colline du village. Mazen reconnut immédiatement la silhouette affalée contre la monture.
« C'est Nada. Cours appeler ma mère ! »
Khalil s'en alla et Mazen rejoignit le pur-sang qui commençait à peiner du fait de la pente abrupte. Il saisit la bride et tira le cheval. Le temps d'arriver aux premières maisons, plusieurs villageoises accoururent. Elles prirent avec précaution la cavalière et la couchèrent sur une couverture. Amina arriva rapidement, traversa le cercle formé autour de sa sur et s'agenouilla à ses côtés :
« Nada ! qu'est-il arrivé ? »
Nada entrouvrit ses yeux sombres et remua imperceptiblement les lèvres. Amina se pencha sur elle et l'entendit murmurer avec difficulté :
« Ils arrivent »
Amina crut qu'elle divaguait. En posant sa main sous sa nuque pour tenter de l'asseoir, elle sentit une moiteur.
« Tu es en nage ! » lança-t-elle, mais lorsqu'elle appuya pour la relever, le corps de Nada se convulsa violemment. Amina reposa doucement la tête de sa sur sur le sol, puis, retirant sa main, découvrit le sang. Réalisant alors que les paroles de Nada n'étaient pas du délire, elle approcha une nouvelle fois sa tête vers les lèvres tremblantes et entendit les mêmes mots, répétés sans relâche :
« Ils arrivent l'ennemi arrive sauvez-vous »
Hagarde, Amina se retourna vers le cercle des villageois et lâcha :
« Elle vous dit de vous sauver, elle dit que l'ennemi est là ! »
Une clameur sinistre, mêlée d'effroi, s'éleva et plusieurs partirent vers leurs maisons.
Négligeant l'avertissement, Amina se pencha à nouveau contre Nada et lui chuchota avec douceur
« Ne crains rien, ne fais pas d'efforts, nous allons te soigner. » Elle se tourna vers son fils, accroupi à sa droite.
« Mazen, cours chercher des pansements ».
Alors que l'enfant détalait vers la maison, la voix bouleversée d'une vieille dame s'éleva :
« Mais les hommes sont au combat il n'y a que nous et les enfants ils ne vont pas oser nous toucher nous n'avons jamais eu de problème avec les juifs des villages voisins »
Alors, tous ensemble entendirent Nada agonisante leur lancer de toutes les forces qui lui restaient :
« Ils m'ont tiré dessus fuyez » et subitement elle se tut et son corps se relâcha.
Alors qu'Amina secouait désespérément le corps de sa sur, la panique saisit le groupe.
« Allons-nous-en, fuyons ! » proposa une femme avant de courir vers sa demeure pour avertir les siens.
La vieille dame pour qui la fuite ne pouvait plus rien signifier, tentait de tromper son angoisse :
« Mais ils n'oseront pas nous faire de mal, nous sommes sans défense, nos hommes sont partis ! » Puis, comme si elle venait de réaliser, elle aussi, qu'ils avaient pourtant bien tiré sur la jeune femme sans défense, elle se tourna vers la pinède et la regarda longuement avant de lancer à haute voix :
« Je ne pourrai jamais aller aussi loin ! »
Alors que certains cédaient à l'affolement et que d'autres décidaient de fuir ou de se barricader dans leur logis, Mazen, revenu en catastrophe avant d'avoir atteint la maison s'approcha de sa mère. Celle-ci, bouleversée par la mort de sa sur, la tenait assise en la serrant très fort dans ses bras. Mazen tira doucement sur la jupe de sa mère et dit :
« Viens voir, il y a des hommes qui arrivent. » Amina recoucha avec douceur le corps de Nada et interrogea son fils :
« Que veux-tu dire ? De quels hommes parles-tu ? Des nôtres ? »
L'enfant secoua négativement la tête.
Amina ôta son foulard, le posa sur le visage de sa sur, souffla : « Que Dieu lui accorde sa miséricorde », puis, à son fils :
« Où sont-ils ? »
Mazen la guida à pas rapides vers le bord de l'esplanade et désigna les hommes qu'il avait aperçus.
Ils étaient à cent mètres en contrebas et s'affairaient autour des Jeeps.
Amina regarda avec effroi les lugubres silhouettes des assassins de sa sur. Leurs gestes étaient lents et ils agissaient à découvert, sans songer à se dissimuler derrière les nombreux fourrés disséminés sur les flancs de la colline.
Des cris jaillirent soudain de l'autre bout du village. Amina tendit l'oreille : « Ils arrivent de tous les côtés, » entendit-elle.
Ceux qui tentaient de fuir ne tardèrent pas à prendre conscience de l'effroyable évidence : le village était encerclé.
Alors que les villageoises et les enfants se barricadaient dans leurs maisons et que les rares vieillards à peu près valides, armés de quelques pétoires et de gourdins, se concertaient pour la défense des leurs, Amina continua à observer les miliciens qui, alourdis par les armes, s'apprêtaient à escalader la colline. Trois sentiers escarpés menaient aux maisons et Amina attendait de voir lequel ils allaient prendre, car le moins abrupt passait derrière un gros rocher qui pouvait servir à se dissimuler pour fuir, à condition de ramper derrière les buissons, mais comment pourrait-elle ramper en portant Seïf, son nouveau-né ? Et puis, aurait-elle le temps d'aller le chercher ? Tout à coup, Amina frémit. L'un des miliciens venait de lever la tête vers eux. Instinctivement, elle recula en tirant son fils vers elle.

 

Tout en hissant le tube d'un mortier sur son épaule, Haïm pensait à la cavalière. Quand le chef avait donné l'ordre de tirer, il avait la jeune femme dans sa ligne de mire, mais il avait tiré à côté. Tuer une jeune femme sans défense, cela lui répugnait.
Les mots d'ordre lancés par Menehem lors de la réunion qui avait précédé le départ l'avaient certes enflammé, mais voici que l'idéal se réduisait à l'assassinat pur et simple.
Il leva les yeux vers le village et vit tout à coup une femme et un enfant qui les observaient.
« Chef ! » lança-t-il.
Menehem se retourna.
Haïm s'apprêtait à lui dire ce qu'il avait vu, mais le souvenir de la cavalière lui vint à l'esprit. Il improvisa :
« Chef, nous sommes à découvert et bientôt nous allons avoir le soleil en face ».
Menehem, qui était occupé à étudier les sentiers, se retourna et, une nouvelle fois, fusilla Haïm du regard. Voilà qu'il s'occupe de stratégie à présent ! songea-t-il. Certes, la stratégie la plus élémentaire interdit d'attaquer lorsque le soleil est en face, mais la question ne se pose pas : les hommes du village sont tous morts. Alors que signifie cette question ? Des scrupules ?
Il voulut s'en assurer et rappela, avec le ton dédaigneux de ceux qui détestent les rappels :
« Leurs hommes sont morts, sinon, ils nous auraient déjà tiré dessus ».
Haïm répondit aussitôt :
« S'il n'y a pas d'hommes, qu'allons nous faire là-haut ? »
Menehem resta silencieux, caressant nerveusement son pendentif en faisant crisser l'ongle de son pouce sur une fissure le traversant.
Haïm répéta, d'un ton insistant :
« Qu'allons nous faire là-bas ? »
Autour d'eux, certains miliciens suspendirent leurs activités : la situation n'était plus celle d'un banal dialogue entre un chef et un subordonné, il y avait de la rébellion dans l'air.
Menehem se garda une nouvelle fois de répondre. Un simple coup d'il autour de lui, et tous ceux qui s'étaient arrêtés reprirent leurs tâches.
« Allons sur le front, nous avons besoin de toutes nos forces pour chasser les Arabes ! » proclama le milicien.
Excédé par ce nouvel affront, véritable atteinte à son autorité, Menehem, d'un geste vif, dégaina son arme et tira. Alourdi par le mortier, Haïm s'effondra. Sans rengainer, Menehem se tourna alors vers les miliciens et lança, d'une voix froide et calme :
« Y a-t-il d'autres suggestions » ?

 

Lorsqu'Amina voulut empêcher Mazen de voir l'assassinat, il était trop tard : le milicien s'était déjà effondré. Troublé, l'enfant regarda sa mère, attendant une explication. Amina s'agenouilla et, appuyant sur les mots pour cacher son émotion, elle chuchota :
« Mazen, regarde, » elle désigna les hommes puis le sentier qu'ils venaient d'entamer, « dans quelques instants, ils seront derrière les rochers. Si, à ce moment-là, tu descends la pente en rampant derrière les buissons, ils ne te verront pas. Quand tu seras tout en bas, cours jusqu'à la carrière et cache-toi entre les blocs de pierres, et, je t'en supplie, ne sors pas avant la nuit
- Je ne veux pas partir seul, » lança-t-il d'une faible voix nerveuse en secouant sa tête brune.
- Je vais chercher Seïf et nous te rejoindrons, » mentit Amina qui savait que seul un enfant pouvait se dissimuler à la vue des hommes. De plus, la maison était de l'autre côté du village, alors que les miliciens n'étaient plus qu'à quelques dizaines de mètres
« Maman, je vais avec toi chercher Seïf »
Une gifle puissante l'atteignit avant qu'il n'eût terminé sa phrase. Amina se mordit les lèvres jusqu'au sang pour retenir ses larmes puis elle étreignit son fils et, le poussant littéralement sur la pente, elle chuchota :
« Rampe, Mazen, ne te fais pas voir, je t'en prie, va jusqu'à la carrière, cours, ne t'arrête pas. »
Accroupi sur le sol rocailleux, Mazen leva la tête vers sa mère et demanda :
« Maman, tante Nada est-elle morte ?
- Tais-toi ! ce n'est pas le moment, va ! cours ! »
Il insista :
« Elle est morte ? »
Amina s'apprêtait à le gronder, mais elle se retint, et, malgré les précieuses secondes qui s'écoulaient, elle déclara :
« Nada est partie elle est là-haut, lança-t-elle en pointant son doigt vers le ciel, elle nous regarde et elle te demande de partir. »
L'enfant ne comprenait pas, voulait en savoir davantage. Mais le geste désespéré de sa mère, ses yeux en larmes, ses mâchoires crispées, n'admettaient pas de réplique. D'un bond, il détala et disparut parmi les buissons et la rocaille.
Amina regarda du côté des miliciens. Comme elle l'avait prévu, ils étaient toujours derrière les rochers. Soudain, les premiers d'entre eux apparurent et commencèrent à se déployer pour former une ligne infranchissable. Amina jeta un dernier coup d'il vers Mazen qui avait déjà atteint le vallon. Mon Dieu, il est entre tes mains pria-t-elle avant de s'élancer vers la maison.

 

Les miliciens surgirent de toutes parts, mitraillant sur leur passage tout ce qui bougeait. D'interminables rafales d'armes automatiques retentirent, ponctuées d'explosions. Par groupes de trois, ils attaquaient les habitations. Le premier brisait une porte ou une fenêtre, le second lançait une grenade fumigène et, après l'explosion, le troisième lâchait une rafale sur ceux qui tentaient d'échapper à la fumée suffocante. Les villageois étaient abattus sans distinction, femmes, vieillards et enfants. Quelques maisons, solidement barricadées et défendues avec l'acharnement du désespoir, étaient bombardées au mortier. Certains réussissaient à passer à travers les miliciens, mais l'implacable précision des armes coupait net leur course. Derrière les mitrailleurs, d'autres hommes armés de couteaux égorgeaient méthodiquement les blessés.
« Débarrassez-moi de tout ça ! je ne veux plus rien de vivant », lança Menehem avant d'ajouter à l'intention d'un porteur de bazooka, lui désignant le petit minaret de la mosquée : « En miettes, je veux que cette saloperie tombe en miettes ! »
Le tireur visa la base du minaret qui s'effondra dans un nuage de fumée et de poussière sur le dôme de la mosquée.
Menehem était surexcité, hystérique. Il ne criait plus, il beuglait à s'en rompre les cordes vocales, en désignant le reste du bâtiment : « Vas-y, continue ! Je ne veux plus un seul mur debout » Puis, à quelques miliciens hésitants : « Remuez-vous ! Achevez-les tous ! Pas de survivants ! Que cette racaille sache ce qui l'attend ! Cherchez partout ! Débusquez-les ! Écrasez-moi toutes ces larves » !
Et pour montrer l'exemple, il s'approcha de la margelle d'un puits et jeta un coup d'il à l'intérieur. Un jeune garçon y était dissimulé. Agrippé à la corde, les pieds calés contre les pierres de la paroi, il était terrifié et tremblait de tout son corps frêle. Il ne vit pas venir le terrible coup de crosse sur son crâne, le faisant tomber dans le vide. En ricanant, Menehem dégoupilla une grenade, la lâcha au fond du puits et recula vivement. Une sourde explosion, puis un geyser de fumée, de vapeur et de gouttelettes d'eau rougies, s'éleva quelques mètres au dessus de la margelle. Menehem jubilait : « Un chien galeux de moins ! » puis il se hissa sur la margelle et profita de sa hauteur pour observer les miliciens des autres groupes et voir si quelques bâtisses avaient échappé à la destruction. Il vit trois enfants qui s'apprêtaient à sauter du toit d'une maison située de l'autre côté du village et donnant directement sur le flanc de la colline. Ceux-là étaient pour lui. Il se rua dans leur direction.
Quand il atteignit la maison, les enfants avaient déjà sauté dans les fourrés. Il regarda autour de lui et vit un groupe de miliciens sur le point de faire céder une porte :
« Venez par ici ! cria-t-il, il y a des gosses qui viennent de sauter du toit. »
Les trois hommes arrivèrent en courant.
« Poursuivez-les ! fouillez partout et tuez-les ! Toi ! donne-moi cette grenade », ordonna-t-il à l'un d'eux, « je vais finir votre boulot ».
Alors que les miliciens sautaient par-dessus la rambarde, Menehem s'approcha de la porte branlante et d'un violent coup de pied, la fit sauter.
Au moment où la porte tomba, Amina fut saisie de terreur. Sur la porte couchée se dressait l'ombre de l'ennemi. Son fils contre sa poitrine, adossée au mur juste à côté de la porte brisée, elle attendait la fin et dans son cur, récitait la sourate de Yâ-Sîn1.
Tout à coup, avant d'atteindre le dernier verset, Amina vit la main de l'ombre s'affairer sur un objet. Réalisant que c'était fini, elle embrassa son enfant, le posa à terre, contre le mur et se jeta dehors. Elle se retrouva face à Menehem qui venait de dégoupiller la grenade. Surpris par cette apparition soudaine, celui-ci resta interdit. Elle se rua sur lui, l'agrippa à la gorge et la serra de toutes ses forces. L'homme se débarrassa de la grenade qui partit exploser par dessus la rambarde, sortit son couteau de son étui et le lui planta dans le ventre jusqu'à la garde. Amina trembla de tout son corps, lâcha son étreinte et glissa lentement par terre « Couche-toi sale bête ! » gémit-il d'une voix enrouée par la strangulation. Puis il regarda furtivement autour de lui. Les miliciens étaient loin, il était isolé. Craignant une nouvelle surprise, il courut rejoindre ses hommes. Dans sa hâte, il ne vit pas que dans son acte désespéré la femme lui avait arraché son collier. Il ne la vit pas non plus user de ses dernières forces pour ramper vers l'intérieur de la maison et dissimuler de son corps meurtri le petit Seïf.

 

Quelques heures plus tard, après avoir effacé toute vie, détruit au mortier les dernières constructions et pillé tout ce qui avait de la valeur, les miliciens se réunirent au centre de ce qui restait du village et, ravis de leur bravoure, portèrent leurs chefs en triomphe. L'un d'eux demanda alors le silence et proclama :
« Cette victoire scelle notre union ! Bientôt Jérusalem sera libérée et alors le pays entier nous appartiendra pour l'Éternité ! »
Puis, sous les vivats des assassins, les chefs entonnèrent des chants patriotiques. Enfin, ils ordonnèrent à leurs hommes de descendre sur la route de Jérusalem et d'y prendre position.
Un peu plus tard, les bruits des moteurs s'éteignirent progressivement, ne laissant que le silence de la mort.

 

Comme un linceul, la nuit enveloppa les ruines. Au loin, quelques chiens, seuls êtres vivants épargnés, hurlaient à la mort sous le froid clair de lune, amplifiant le silence fantomatique des ombres du village, ou plutôt de ce qui en restait.
Dissimulé dans une faille traversant la carrière de pierres, Mazen tremblait de peur, de faim et de froid. Les explosions et les rafales s'étaient tues depuis longtemps. Quelquefois, il avait osé sortir sa tête de la cavité, mais, se rappelant les ordres de sa mère, il n'était jamais resté bien longtemps à découvert.
Mazen avait toujours entendu parler de la guerre et des « ennemis », mais pour lui, cela était confus. Il ne concevait pas que ces militaires qui avaient escaladé la colline étaient les fameux « ennemis ». Et puis, son père et les hommes du village étaient partis au combat, alors, qu'étaient donc venus faire les autres ? La guerre ne se faisait-elle pas entre hommes ?
Le froid se fit plus vif et il se rappela les derniers mots de sa mère : « Ne sors pas avant la nuit ». Il sortit la tête de la brèche. La nuit était bien là. Il grimpa sur un bloc de pierre et regarda vers le village. Des volutes de fumée s'élevaient, et il sentit une forte odeur de poudre et de brûlé, la même que celle des salves tirées lors des fêtes, mais bien plus forte. Bondissant d'un rocher à l'autre, il descendit jusqu'au vallon. Là, évitant les sentiers et sautant entre les fourrés, il se dirigea vers le village. Son pied heurta un obstacle mou. Il tomba. En se redressant pour voir ce qui avait provoqué sa chute, il vit un petit corps inanimé étendu dans les buissons. Il le retourna et reconnut soudain, éclairé par un pâle rayon de lune, le visage de son ami :
« Khalil ! » Il se releva, s'approcha du corps familier et lança : « Tu dors ? » réveille-toi !
L'enfant ne se releva pas. Mazen se dit qu'il fallait le laisser dormir, mais il avait compris : Khalil, comme Nada, était parti au ciel.
Il reprit son chemin et escalada la colline.
Il atteignit l'esplanade et découvrit les ruines fumantes et les corps mutilés. Évitant de regarder le sol, il se faufila parmi les cadavres et les maisons éventrées, se dirigeant grâce aux oliviers, restés seuls debout. Mais il ne pouvait s'empêcher de deviner la multitude de corps déchiquetés. Alors, pour ne pas céder à l'envie de fuir, il accéléra le pas, mais ses petits pieds butèrent sur d'autres cadavres et il se retrouva affalé près de visages défigurés et de corps meurtris. Horrifié par ce qui, le matin même lui était familier, Mazen se releva avant de tomber encore et encore jusqu'à atteindre ce qui restait de sa maison. Là, il hésita un instant, espérant une méprise, mais il se rendit à l'évidence : ce mur ruiné qui côtoyait le muret d'enceinte du village était bien celui de sa maison. En regardant l'ouverture béante, il aperçut deux jambes qui dépassaient et, à la hauteur des genoux, il reconnut la jupe qu'il avait tirée le matin-même pour avertir sa mère de l'arrivée des miliciens. Cette vision familière dans les ruines le fit bondir en avant. Il contourna le mur et découvrit le reste du corps de sa mère, mutilé par les poutres du toit qui s'était effondré. Il resta un instant interdit, ne sachant que faire. Puis il s'acharna à soulever une des poutres qui écrasait les flancs de sa mère, comme pour la libérer de ce poids mortel. Mais ses petits muscles n'y pouvaient pas grand-chose. Alors, il enjamba les travées et s'agenouilla devant son visage. Il posa sa petite main contre sa joue et la retira prestement : le froid, l'inconnue froideur de ce corps familier lui glaça le sang. Il resta à genoux, immobile, les mains jointes devant sa poitrine quand soudain, il perçut un gémissement étouffé. Il secoua sa mère par l'épaule et lança, tout doucement, pour ne pas l'effrayer :
« Maman ? »
Le gémissement s'amplifia, et Mazen reconnut son frère nouveau né :
« Seïf ! » lança-t-il avec chaleur. Puis, écartant le bras rigidifié, il découvrit l'enfant blotti contre le flanc d'Amina. Il le retira avec précaution, l'assit contre lui puis secoua de nouveau le corps de sa mère et, se rappelant ses propos sur Nada qui était là-haut, il dit : « Reviens ! » et il leva la tête vers ce fameux ciel où ils étaient tous partis. Il y découvrit les étoiles, de quoi loger tous les habitants du village et bien plus songea-t-il. Tout à coup, il perçut un bruit. Il reposa son frère, escalada le mur en ruine et tendit l'oreille.
Le bruit se précisait, c'était le même que celui entendu ce matin-là : un lointain vrombissement de moteur. L'enfant scruta l'obscurité et devina au loin les feux d'une voiture arrêtée sur la route de Jérusalem, puis il devina des silhouettes prenant le chemin du village. Il sauta par terre pour reprendre Seïf et fuir. Quand il se pencha vers l'enfant, il vit un objet scintiller. Il tendit le bras et découvrit le pendentif qu'Amina avait arraché au cou de son assassin. Il le regarda un instant, le mit dans sa poche, prit Seïf dans ses bras et s'éloigna.

 

Pour un enfant, porter un nouveau-né est malaisé. Avec peine, Mazen se faufila entre les ruines et, doucement, afin d'éviter de trébucher sur les cadavres, il retraversa le charnier pour prendre la piste opposée à celle par où les inconnus venaient. Celle-là même que les cavaliers avaient pris ce matin-là.
La peur inhibant sa fatigue, il traversa la pinède, puis quelques champs. Dix fois, il fut obligé de poser Seïf par terre pour se reposer ou pour chasser des chiens à coups de pierres. Mazen connaissait ce chemin qu'il avait souvent parcouru, à cheval, avec son père qui le conduisait jusqu'en haut des collines pour voir Jérusalem et son resplendissant Dôme du Rocher. L'évocation du Dôme lui remit en mémoire les images d'un bonheur aujourd'hui étrangement si lointain, et confusément douloureux : les veillées du dernier ramadan, le seul dont il se souvînt, l'Esplanade tout en lumières de la mosquée, éclaboussée de rires d'enfants, baignant dans une atmosphère de fête et de bienveillance générale Son petit frère dans les bras, il marcha aussi longtemps qu'il put, mais vaincu par l'épuisement, il dut s'arrêter. Il regarda alors derrière lui et aperçut la colline du village. Il fut déçu car, malgré sa fatigue, il n'avait parcouru qu'une très courte distance. Il reposa une nouvelle fois son frère quand il tressaillit au bruit d'un reniflement d'ogre, sitôt suivi d'un hennissement strident qui le rassura. Ce hennissement, Mazen l'aurait reconnu entre mille, il cria immédiatement :
« Altaïr ! » Et la monture de son père hennit de plaisir. Mazen l'embrassa puis il ajusta les étriers, reprit son frère et monta sur un rocher. Docilement, Altaïr vint se mettre en position. Sans lâcher Seïf, Mazen enfourcha le cheval. Altaïr avança doucement pendant un bon quart d'heure puis s'arrêta, baissa la tête et renifla très fort. Mazen baissa les yeux et, dans la pénombre, il devina une forme. Il fit tourner Altaïr pour que la lune l'éclaire, et il se figea : c'était son père. L'angoisse l'étreignit affreusement. Comme dans un cauchemar, il ouvrit plusieurs fois la bouche, sans parvenir à produire le moindre son. Puis, de sa petite gorge nouée, sortit enfin un long cri déchirant qui lacéra le silence de la nuit. Affolé, Altaïr se rua en avant, Mazen serra son frère contre lui et d'une main tira sur la bride, mais, déchaînée, la bête ne s'arrêta pas, elle galopa avec acharnement et ne fit halte qu'après une interminable course, à côté d'un gros rocher, et Mazen comprit qu'il fallait descendre. Il le fit doucement, en tenant Seïf contre lui. Alors, comme pour lui indiquer un chemin, Altaïr fit quelques pas. Mazen descendit et le suivit. Le cheval s'arrêta devant un figuier dont les branches s'abaissaient jusqu'au sol, et se coucha. Mazen se faufila derrière le feuillage et découvrit un amas de feuilles sèches et de paille que les paysans du coin avaient entassées pour leur sieste. Il posa Seïf, s'étendit près de lui et s'endormit aussitôt.