Venu de je ne sais où, surgissant de nulle part, né de parents inconnus ou par génération spontanée, El Hamel (le vagabond) débarqua un beau jour dans notre quartier. A l’époque il devait avoir vingt cinq ans et, plus plouc que lui, tu meurs. C’était un rustre de la plus belle espèce, un vilain, un bouseux, un manant, un péquenot, un vrai cul-terreux. Le teint marron foncé, tirant sur le bleu métallique, les yeux jaune-eau de vaisselle comme ceux d’un chien arabe, le nez en pied de marmite, de la grosseur d’un poing avec des trous grands comme des lunettes et la bouche pareille à un hamburger coupé en deux. El Hamel ne savait ni parler, ni marcher, ni manger, c’était un être fruste et primaire, pas gâté par la nature. La vie ne lui avait pas fait de cadeaux, mais, comme pour compenser un vilain héritage génétique, une basse extraction et une existence misérable, elle l’avait doté d’un corps d’athlète, d’une santé de fer et d’une force peu commune. Et le bougre était travailleur, un vrai cheval de trait qui ne lésinait pas sur l’effort. Il avait des mains grandes comme des pelles et était infatigable.
Torse nu, puant le bouc, il s’activait sur les chantiers de construction, piochait d’immenses jardins, badigeonnait les toits à la chaux, débouchait les égouts à moitié plongé dans les excréments, faisait les travaux les plus durs et les plus vils. En outre, il n’était pas exigeant sur la rémunération, et se contentait de ce qu’on lui donnait. Avec des qualités aussi rares, il trouvait toujours à s’employer et ne chômait jamais. Il habitait un garage dans un chantier en construction, hébergement contre gardiennage, comme pétrole contre nourriture. Pour la bouffe, il mangeait n’importe quoi, les restes, le pain rassis, les choses innommables, les bas morceaux, la graisse, le merguez d’âne, les fruits pourris qu’on jetait au marché. C’était un vrai porc! Tout autre que lui aurait crevé depuis longtemps d’une infection intestinale, d’une insolation, d’un tétanos, de la fièvre typhoïde, de la lèpre, du choléra, mais lui se portait comme un charme et éclatait de santé! Un vrai défi à la médecine, un déni de la biologie!
Un jour El Hamel fut appelé à travailler dans le jardin du PDG d’une grosse boîte qui habitait dans la partie bourgeoise de notre quartier. Ce PDG était marié à une Allemande très exigeante et très perfectionniste. Quand elle vit El Hamel au travail, elle en resta bouche bée, et lorsque son mari rentra le soir, elle lui dit: “ce garçon est merveilleux, c’est un vrai Allemand, son boulot c’est pas du travail arabe, il a nettoyé et retourné toute la terre en un jour, alors que les autres mettent une semaine. On va le garder encore, il va repeindre tout le fer forgé, badigeonner le toit, couper le bois de la cheminée, tailler les arbres, ce sera très bien et très vite fait pour rien.”
El Hamel s’acquitta à la perfection de sa mission, sans rechigner, sans se reposer une seule minute et sans rien exiger. L’Allemande répétait à toutes ses amies: j’ai trouvé un tunisien Allemand et comme le nom d’El Hamel lui était difficile a prononcer, elle l’appelait désormais: Hans. Elle était si satisfaite de lui qu’elle suggéra à son mari de le recruter dans la société:
- Pourquoi tu ne le prendrais pas avec toi? Le jardin de la société est immense et très mal entretenu, il pourrait s’en occuper, et puis il serait idéal comme homme de peine, il faut juste lui montrer, il apprend vite et il ne rechigne pas à l’ouvrage.
- Pourquoi pas, répondit son mari, c’est une très bonne idée, Hans ferait une très bonne recrue, d’autant que la plupart de mes ouvriers sont des paresseux, des salopards ou des bras cassés.
C’est ainsi qu’El Hamel surnommé le goor, surnommé Hans, surnommé Ejadour fut recruté comme demi-ouvrier à titre précaire et révocable. En quelques jours, il transforma le jardin envahi de ronces, de mauvaises herbes, et devenu une décharge de détritus, en un magnifique parc verdoyant qui faisait l’admiration des clients et des fournisseurs. El Hamel était au four et au moulin, on l’appelait pour toutes les corvées et les sales boulots comme déménager des armoires et des bureaux métalliques ou remplacer le gardien de nuit absent. Un soir, il fut agressé par cinq malfrats qui voulaient cambrioler la société, il les terrassa tous, les ligota et les livra à la police. Un autre jour il fallait déménager un coffre-fort du rez-de-chaussée au premier étage, on fit appel à quatre dockers, de véritables armoires à glace. Ils exigèrent une somme énorme pour le faire, mais n’ayant pu le bouger, ils y renoncèrent finalement. El Hamel se proposa de le déménager tout seul pour une somme modique, et il réussit à le faire sous le regard ahuri de tous les agents. Après cet exploit spectaculaire, il fut détesté par tous les ouvriers car il était la démonstration vivante de leur paresse et leur fainéantise.
Devant tant de conscience professionnelle, d’énergie, de discipline, et d’abnégation, une année après le recrutement d’El Hamel, le PDG résolut de le titulariser. Après un stage de trois mois comme le stipulait la convention collective, il reçut sa décision de titularisation.
Le jour même, une profonde métamorphose s’opéra en lui……………