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CARTHAGE,
SITE ARCHEOLOGIQUE HANNIBAL
FLANC NORD DE LA COLLINE DE DIDON
En cette fin d'après-midi printanière, sur l'avenue
bordée de palmiers qui descend de la colline de Didon vers
la mer, un site archéologique est l'objet d'une intense
activité. La mission suédoise, uvrant sous l'égide
de l'Unesco au titre de la Campagne Internationale pour la Sauvegarde
de Carthage, l'a investi depuis quelques jours.
En fait, rien ne prédisposait ce terrain couvert de quelques
ruines sans attrait à une telle concentration de chercheurs.
C'est une petite altercation entre des élèves du
lycée voisin qui fut à l'origine de ces recherches.
Des écoliers avaient arraché et jeté dans
le site, le cartable d'un de leurs camarades. Ce dernier le cherchait
depuis un bon quart d'heure quand il découvrit dans les
buissons, une margelle protégeant une fosse étroite,
probablement un réservoir antique à grains. Pas
de doute, le cartable ne pouvait être ailleurs. La fosse
était à demi comblée de gravats et s'enfonçait
en pente douce sous terre, par une étroite ouverture. Se
laissant glisser dans l'obscurité, le petit écolier
s'y introduisit. A quelques mètres, à tâtons,
il devina ses livres et cahiers dispersés : sous le choc,
son cartable s'était ouvert. Il ramassa hâtivement
ses affaires puis ressortit. Quelques minutes plus tard, en déballant
ses affaires en classe, il découvrit une toute petite statuette
de bronze, de cinq centimètres de hauteur, représentant
un personnage assis sur un trône flanqué de deux
Sphinx. L'élève l'avait involontairement ramassée
avec ses effets dans la pénombre. Son étonnement
était tel que l'instituteur l'apostropha et lui demanda
de lui apporter l'objet, cause de son égarement. L'enseignant
reconnut la figurine du dieu punique Baâl-Hamon. Il interrogea
l'élève sur sa provenance< et c'est ainsi que
quelques jours plus tard, après avoir analysé l'objet
que l'Institut National d'Archéologie décida de
procéder à des fouilles sur les lieux de la découverte.
Disséminés sur le site, les chercheurs, nantis de
marteaux en caoutchouc, de pinceaux et de brosses, nettoyaient
des objets d'apparence grossière qui révélaient
parfois l'éclat du métal précieux ou des
pierres de couleurs vives. Bagues, boucles d'oreilles et pendentifs
retrouvaient ainsi, après des siècles d'ombre, le
soleil radieux de Carthage.
Il s'agissait probablement d'un site religieux car on y avait
trouvé des centaines d'amulettes et de scarabées,
entre autres amphorettes en pâte de verre, statuettes, poteries,
céramiques, petits masques,etc.
Au cur du site, une énorme fosse s'ouvrait, béante.
Pendant deux jours, on l'avait déblayée à
la pelle, sans rencontrer d'obstacles, comme si elle avait déjà
été creusée puis comblée. Mais, depuis
quelques minutes, s'étant heurté à de la
pierre - une pierre blanche et plate - les hommes s'étaient
arrêtés de creuser. Un archéologue les avait
alors remplacé. Muni d'un compresseur, celui-ci souffla
les derniers agrégats. Dès qu'il dirigea le tube
d'air comprimé vers le fond, un gros nuage de sable et
de poussière noire s'en dégagea.
Au bout de quelques minutes, une surface parfaitement plane, dont
la configuration carrée se dessinait progressivement, apparut.
Dès que l'aire fut dégagée, un jeune homme
s'y engouffra et tapa avec un petit marteau, sur le carré.
Il repéta son geste à plusieurs endroits différents,
puis il leva la tête vers ses compagnons debout sur le pourtour
de la fosse et cria :
- Ça sonne creux, ce doit être une dalle... une très
grande dalle!
La curiosité des archéologues fut mise en éveil.
Cette large surface plane ne ressemblait en rien à ce qu'ils
avaient découvert jusque-là. Ils descendirent avec
précaution la pente abrupte de la trouée afin de
rejoindre leur collègue autour de la plaque de pierre.
Après l'avoir minutieusement observée, ils élevèrent
un treuil et s'affairèrent à dégager la dalle.
En haut de la fosse, un autre homme lança des ordres, il
s'agissait d'Ingmar Von Sydow, le chef de la mission suédoise.
Un grand viking de deux mètres, flanqué d'une barbe
blonde, en croissant de lune, la cinquantaine et un regard scrutateur,
capable de déshabiller la pierre.
A ses côtés, Elyas Amìn, archéologue,
paraissait tout petit malgré son mètre quatre-vingt.
Ce n'était d'ailleurs pas le seul contraste. Devant le
calme imposant du nordique, le Tunisien était plutôt
remuant. Il s'adressa à son homologue dans la seule langue
qui leur permettait de communiquer : l'anglais. Et, montrant du
doigt l'amas de terre noire retiré de l'excavation, il
déclara, d'une façon saccadée, car les idées
se bousculaient dans sa tête :
- Cela est étonnant... toute cette cendre mélangée
à des ossements... depuis des années nous n'avons
jamais rencontré une pareille concentration... serait-ce...
Von Sydow l'interrompit :
- Ecoutez Elyas, cette histoire du temple d'Eschmoun1, je n'y
crois pas trop.
L'archéologue tunisien insista :
- Et pourtant Polybe2 est clair sur ce point... et il a assisté
à la destruction de Carthage...
Le Suédois ne voulait pas se laisser bercer par une légende
vieille de deux mille ans :
- Elyas, je ne crois qu'en l'archéologie. A chaque fois
que l'Histoire s'en est mêlée, on a commis des erreurs.
- Monsieur Von Sydow insista Elyas, tous ces ossements mélangés
à cette cendre, c'est peut-être ici même qu'ont
été sacrifiés les derniers résistants...
les prêtres de Carthage... Polybe parle de neuf cents sacrifiés.
Agacé, le Suédois rétorqua :
- Je veux bien croire Polybe, mais je préfère interpréter
les ruines et la pierre...
Tout à coup, ses propos furent interrompus par un bruit
sourd, suivi d'un écho lugubre et profond : la dalle avait
bougé. Avec d'infinies précautions, le treuil la
dégagea.
- Allons-y! dit Von Sydow.
Les deux archéologues rejoignirent les autres autour du
trou.
L'obscurité ainsi qu'une poussière fine et dense
les empêchèrent de discerner le fond. Von Sydow demanda
des projecteurs. En deux minutes, ceux-ci furent installés.
L'excitation était à son comble. Enfin, le Suédois
lança à l'un de ses assistants :
- Shön, allumez!
A ces mots, tout le monde se tut.
La lumière se fit, crevant d'un trait l'écran de
poussière. Soudain, tous les chercheurs furent époustouflés.
Aucun d'entre eux n'osa croire ce qu'il voyait. L'émotion
les maintint un long moment silencieux. Enfin, Elyas se tourna
vers son homologue suédois et déclara :
- Monsieur Von Sydow, je pense que désormais vous allez
voir autre chose que de la pierre.
Il prononça ces mots avec une joie indescriptible. Jamais
de toute sa vie d'archéologue, il n'avait espéré
pareille découverte : des milliers de papyrus, de parchemins,
de tablettes en pierre, en bois et en métal étaient
entreposés dans la fosse.
Des cris fusèrent. Tout le monde se félicitait et
s'embrassait. Elyas tapota le dos du Suédois qui se dérida
et, déclara, perdant son air austère :
- Je ne comprends pas. Pline l'Ancien raconte que Scipion Emilien
a donné les bibliothèques de Carthage aux princes
africains. Mais alors, que venons-nous de découvrir ? Cela
ne peut être qu'une bibliothèque privée, c'est
gigantesque!
Il se baissa et montra du doigt l'intérieur de la fosse.
La dalle n'en recouvrait pas l'intégralité, ce n'était
qu'un accès à un énorme columbarium.
- Le siège a duré quatre ans, les Carthaginois savaient
que leur cité était condamnée. Ils ont dû
cacher l'essentiel et laisser aux Romains des écrits secondaires,
suggéra Elyas.
- Mais! Et l'Histoire ? répliqua Von Sydow.
- C'est comme vous dites, du pipeau... la véritable Histoire
est là, à nos pieds, l'autre a été
écrite par les pires ennemis de Carthage! poursuivit Elyas
radieux. Lui qui avait passé des années à
débusquer la désinformation des Romains, il allait
enfin "lire" Carthage. Il ajouta : c'est fabuleux, les
Romains ne l'avaient donc jamais trouvée, c'est bien la
grande bibliothèque du Temple d'Eschmoun, l'une des plus
riches de l'Antiquité. Après 21 siècles de
silence, Carthage va enfin parler. Quelle découverte! Ah!
Les prêtres avaient bien préparé leur coup
: ils ont creusé ce profond caveau, y ont caché
leurs livres, puis ils ont tout ensablé. Enfin, ils ont
fait un grand bûcher et se sont jetés dans le feu...
des morts à la pelle... un affreux amoncellement de cendres
et de cadavres, jamais Scipion n'aurait pensé à
chercher là-dessous.
- Et pourtant ils ont bien trouvé les livres de Magon3!
Il paraît même qu'un certain Silianus les aurait traduits.
Attendons donc quelques jours avant de réécrire
l'Histoire! répliqua le Suédois.
Elyas regarda le Suédois et sourit. Malgré sa réserve,
Von Sydow brûlait d'impatience. Il voulait en avoir le cur
net. Il se retourna et cria, avec sa voix de Viking, à
l'adresse de Shön :
- Descends avec le Polaroïd et prends quelques photos...
fais très attention!
Le jeune assistant se sangla au câble du treuil, descendit
dans la fosse, et, tout en restant en suspension, prit plusieurs
clichés. Enfin, il fit signe qu'on le remonte. Une fois
sorti, il remit à Von Sydow les épreuves à
développement instantané. Sous les yeux de l'archéologue,
les photographies se matérialisèrent, dévoilant
des inscriptions.
- Elyas! Vous qui lisez le phénicien, qu'est-ce que cela
signifie ?
Le Tunisien tira une loupe de sa poche et regarda l'un des clichés.
Il reconnut les caractères puniques :
- Ça, dit-il, c'est un chiffre, le ... dix-huit. Et là
c'est écrit... attendez, MGN... mon dieu! s'exclama Elyas,
vous en parliez tout à l'heure! C'est justement Magon,
le premier agronome de l'Histoire! C'est peut-être l'un
des livres de son Traité! Je crois que nous avons gagné
le gros lot!
Von Sydow regarda Elyas avec insistance puis son regard se perdit.
Enfin, il fixa tous ses collaborateurs et déclara :
- Je le crois moi aussi! Oui, nous venons de faire l'une des plus
grandes découvertes archéologiques du siècle.
2
WASHINGTON D.C.
MAISON-BLANCHE, OVAL BLUE ROOM
Le Président des Etats-Unis, Henry Stevenson, n'avait
guère l'habitude de recevoir ses administrateurs dans cette
pièce, réputée pour être la plus belle
de la Maison Blanche et traditionnellement réservée
aux réceptions données en l'honneur des chefs d'Etats
et des nouveaux ambassadeurs, lors de la remise des Lettres de
Créances. Décorée par Hoban, elle est meublée
dans le style Louis XVI et Empire. Les portraits de quelques présidents
américains ornent des pans de murs élevés
et couverts d'une tenture beige, bordée de rainures bleues,
et entre lesquels trônent des fauteuils capitonnés,
frappés de l'aigle4 emblématique des Etats-Unis.
Le mandat présidentiel tirait à sa fin, il était
temps de profiter pleinement de toutes les pièces de la
résidence : sait-on jamais ? Les réélections
sont si aléatoires...
Stevenson et son conseiller privé, véritable bras
droit, James Wolf, étaient en présence du Directeur
Adjoint du Renseignement5 : Henry Morison.
Le Président, assis à la table centrale, sous un
lustre majestueux, dit :
- Vous prétendez que des archéologues ont découvert
de vieux manuscrits en Afrique du Nord et que nous devons absolument
avoir la priorité de les étudier. Mais, d'après
ce que vous avancez, le groupe qui a fait la découverte
est suédois, et il opère sous l'égide de
l'Unesco... ce que vous me demandez est très délicat,
pour ne pas dire impossible.
- Monsieur le Président, vous êtes le seul à
pouvoir le faire, touchez en un mot aux autorités locales.
Stevenson sentait que des éléments lui échappaient;
il tança son interlocuteur du regard :
- Attendez, expliquez-moi de quoi il s'agit. Qui vous dit que
cette découverte est d'une importance stratégique
puisqu'ils n'ont encore rien étudié ? Ce ne sont
peut-être que des registres de naissance ou des traités
d'astrologie.
- Monsieur le Président ! insista le Directeur Adjoint
du Renseignement, les chercheurs ont pris des clichés.
Sur l'un d'entre eux, on voit un livre; il s'agit probablement
d'un volume du traité de Magon. Or, cet agronome compte
parmi les plus grands esprits de l'humanité...
- Oui, mais cela date de plus de deux mille ans, ce serait drôle
que sa science nous serve aujourd'hui, répondit Stevenson
agacé.
- Elle nous sert déjà souffla Morison.
A ces mots, le Président s'énerva :
- Que voulez-vous dire ?
Il se tourna vers son bras droit :
- James! Vous ne m'avez pas tout dit! On me fait des cachotteries
maintenant ? C'est quoi cette fois-ci, le Magon-Gate ?
- Excellence! répliqua Wolf, ce ne sont pas des cachotteries,
ni une affaire de gouvernement. Il s'agit de protéger un
Top secret6.
Stevenson saisissait de moins en moins, mais à ces mots,
il se détendit et demanda :
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
Wolf fit de l'esprit :
- C'est bien le cas de le dire, Monsieur le Président,
c'est une drôle d'histoire.
Puis Wolf se retourna vers le Directeur de la CIA et déclara
:
- Nous vous écoutons Morison.